Le port du masque est désormais rendu obligatoire dans les magasins et dans certains lieux publics. Et d’aucun de brandir subitement des chiffres pour indiquer ne pas comprendre cette mesure alors que les courbes ne cessent de descendre, que l’on autorise les voyages à l’étranger…

Deux éléments de réflexion me viennent à l’esprit en voyant apparaître ces messages sur les réseaux sociaux :

1. Les épidémiologistes et infectiologues savent bien mieux que nous pourquoi ce type de mesure est nécessaire et nous serions bien inspirés de les écouter et respecter leurs recommandations

Ce ne sont pas des "pessimistes", des "alarmistes", des "vendus à l’État" ou "aux firmes pharmaceutiques". Ce sont des scientifiques et des humanistes. Leur seule préoccupation est d’éviter un rebond épidémique, en l’absence de vaccin ou d’immunité collective et/ou croisée. Le problème ne vient pas d’eux. Il vient de nous. 

En 1999, David Dunning et Justin Kruger font paraître un article sur un biais cognitif, appelé depuis "effet Dunning-Kruger" qui illustre bien nos comportements depuis l’apparition de ce virus. Partant de l’idée que "l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance" (Darwin, 1891), ils font apparaître que les personnes qui n’ont aucune compétence en une matière (ici en "virologie" ; "infectiologie" et "épidémiologie"), pour peu qu’ils lisent (mal) quelques articles, écoutent quelques résumés de professionnels à la télévision ou via d’autres médias vont rapidement avoir le sentiment "d’avoir compris". Il y a quatre mois, personne ne savait ce qu’était la chloroquine (sauf ceux qui partaient à l’étranger, dans des pays tropicaux) et l’hydroxychloroquine. 

Quelques semaines plus tard, grâce à Wikipédia et aux interventions du professeur Raoult sur Youtube, 59% des Français avaient un avis sur l’efficacité du produit (sondage Le Parisien, 5/4/20). Ce que l’effet Dunning-Kruger met en évidence, c’est que les personnes incompétentes tendent à surestimer leurs niveaux de compétence ("les chiffres du RO sont bons, pourquoi préconiser des masques ?" écrit X sur son mur Facebook) ; à ne pas être capable de reconnaître la compétence à ceux qui la possèdent ("ce type, depuis qu’il est porte-parole du gouvernement, raconte n’importe quoi" écrit un autre sur son mur) et à ne pas se rendre compte de leur degré d’incompétence… Les vrais professionnels, eux, connaissent le phénomène décrit par le philosophe Pascal : la bulle de l’ignorance. Si la connaissance est une sphère, écrivait-il, alors, à mesure que cette sphère grossit (à mesure que l’on en apprend sur un sujet), tout ce avec quoi elle est en contact grossit également (tout ce que l’on ne sait pas). Thomas d’Aquin ne disait rien d’autre : "je crains l’homme d’un seul livre". 

Les vrais professionnels savent que la Science est incertaine, mouvante, qu’une vérité d’hier sera battue en brèche par une hypothèse nouvelle d’aujourd’hui. Ils savent combien leurs domaines respectifs les conduisent à accepter un "océan d’incertitudes" (Lakatos, 1978). Eux sont bien plus mesurés que nous ne sommes, nous, armés de nos maigres certitudes glanées maladroitement çà et là sur Internet. Aussi, quand ils préconisent le port du masque, plutôt que de brandir notre scepticisme appuyé par nos croyances, nos représentations et nos maigres connaissances, ayons l’honnêteté de leur faire confiance et de nous remettre en leurs mains pendant quelques temps. Ils ont, aussi, des familles, des envies de vacances, de liberté, envie de serrer dans leurs bras leurs proches et envie de retrouver l’insouciance de nos vies d’avant. C’est avec cet espoir qu’ils formulent leurs recommandations. Rien de plus.

2. Ma seconde réflexion complète la première. Au journal télévisé de la RTBF, un reportage visait les "anti-masques" aux USA

Un homme s’adressait à la caméra en disant : "je paie mes impôts, je suis libre, j’ai le droit de ne pas porter de masque". Une femme, un peu plus loin, invectivait une autre femme, masquée, en lui disant qu’elle était naïve, qu’elle devrait ne pas participer à ce complot mondial et qu’elle refuserait d’en porter un (et, je suppose, qu’elle refusera – aussi – de se faire vacciner bientôt). Ces deux personnes, ainsi que de nombreuses autres qui se sont exprimées sur les réseaux sociaux, reflètent assez bien la société dite hyper-moderne. Qu’est-ce à dire ? Depuis les années 80, on a vu se développer une idéologie individualiste, de plus en plus marquée, au détriment du collectif (du progrès, écrirait Étienne Klein). Les gens ont commencé à se dire qu’ils avaient droit au bonheur, à leur bonheur, et qu’ils ne devaient plus se soucier uniquement que leurs enfants et que la société en général prospèrent au mieux. L’individualisme s’est invité dans nos maisons et a colonisé un ensemble de valeurs jusque-là tenues pour communes. Les droits individuels ont supplanté les devoirs collectifs. "Quelques semaines, voire quelques mois à devoir porter un masque ? Moi ? Hors de question ! J’ai le droit de décider ce qui est bon pour moi… je ne prends pas de risque… les autres n’ont qu’à en porter un, eux". 

Voici le genre de rhétorique qui fleurit sur Internet, avec en prime les chiffres avancés pour justifier l’inintérêt de ces mesures, les liens vers des sites complotistes… la République des avis, quoi. Et comme le "relativisme" prend de plus en plus de place à mesure que s’affaiblit l’esprit critique, chacun pense que son avis vaut celui d’un autre et, a fortiori, celui d’un spécialiste. Au nom du "droit individuel", on en oublie que ce "devoir collectif" de porter un masque profite à toute cette collectivité et, en retour, nous profite également. Près de 10.000 morts… 10.000. À chaque fois que j’évoque ce chiffre dans ma tête, je pense que 10.000 familles sont aujourd’hui endeuillées et je songe à combien ces messages de "moi je pense que" ; "hors de question, pas de masque pour moi" ; "ce virus tue bien moins que les accidents de la route" ; "faut arrêter de se faire manipuler le cerveau par le gouvernement" doivent les blesser. Car si ces mesures avaient été prises plus tôt, plus drastiquement, une grand-mère serait encore occupée à préparer un gâteau pour ses petits-enfants ; un grand-père serait en train de serrer la main de son petit-fils ; une mère, un frère, une sœur et un enfant, même, seraient encore là pour partager un bout de chemin avec les leurs. 

Je pense aussi à tous ces soignants qui sortent détruits de ces semaines où l’enfer est venu frapper aux portes des institutions de soins et qui se disent, peut-être, qu’ils n’auront pas la force de "remettre ça". Je pense à ces spécialistes qui doivent essayer d’expliquer que quelques mois de "restrictions" (comme ce "drame" de porter un bout de tissu sur son visage pour protéger l’autre et se protéger soi) vont nous permettre de retrouver au plus vite cette fameuse "vie normale d’avant" et qui se voient traiter de tous les noms sur les réseaux sociaux par ceux-là qui ne veulent pas qu’on touche à leur liberté. Et je leur sais gré de poursuivre leurs actions, malgré tout.

J’ai été long, merci à ceux qui ont lu jusqu’ici. Merci d’avoir accepté cet avis (qui en vaut un autre) de citoyen. Merci d’avoir compris que je tenais seulement à saluer les spécialistes et à leur dire ma gratitude. Merci d’avoir compris que je voulais rappeler que nous devons juste être humbles et s’en remettre à ceux qui savent mieux que nous. Merci d’avoir compris que je voudrais que l’on pense un peu plus aux autres et un peu moins à soi (temporairement). Merci d’avoir compris qu’en écrivant ce message, je pense à ceux qui, aujourd’hui, seront les victimes de demain si nous ne prenons pas soin d’eux dès maintenant. À ces personnes plus âgées qui vivent dans la peur ; à ceux qui se sentent fragilisés par des maladies pré-existantes ; aux anxieux ; aux parents ; à vous. À nous.