Une chronique d'Armand Lequeux.

Les coachs de vie et les selfies ont remplacé les examens de conscience. Mais en nous détournant de la culpabilité, sommes-nous dans le déni de nos responsabilités ?

Avez-vous remarqué à quel point les objets qui nous entourent sont animés d’une volonté propre qui semble s’acharner si souvent contre nous ? Un verre nous échappe des mains alors que nous le tenions fermement. Les vases se renversent quasi spontanément sur notre passage. Sans sommation, notre vélo prend la tangente et nous précipite aux urgences. Nos voitures n’en font qu’à leur tête et caressent à l’insu de notre plein gré les potelets des aires de parking ou leurs voisines mal garées. Nos agendas nous induisent en erreur et les e-mails vont jusqu’à trahir nos intentions. Nous n’y sommes évidemment pour rien.

Si l’un de nos proches se sent agressé par nos paroles, le problème réside de toute évidence du côté de son excessive sensibilité. Jamais nous ne sommes maladroits ni malveillants même s’il peut arriver que notre attitude soit mal interprétée au point que certaines personnes fragiles puissent en être blessées, alors que là non plus nous n’y sommes pour rien. Au pire, il nous arrive d’être désolés mais nos justifications sont toutes prêtes et notre responsabilité si limitée qu’il serait mal venu que notre interlocuteur nous en tienne rigueur. Nous considérons généralement que nous ne méritons aucun reproche. Pas plus que nos amis ou nos collègues lorsqu’ils nous posent un lapin ou sont maladroits à notre égard. Pas plus que notre plombier ou notre médecin lorsqu’il s’avère que notre chaudière ou notre prothèse du genou a été mal réglée. Pas plus que nos élus lorsqu’il est évident qu’ils ont mal évalué les désastreuses conséquences de leur politique.

Est-il plus accentué qu’autrefois ce déni de nos responsabilités lorsque les choses prennent une vilaine tournure ? La question mérite d’être posée et pourrait s’éclairer en évoquant le classique phénomène du balancier des valeurs et des opinions. Sans doute nous sommes-nous débarrassés de ce sentiment diffus de culpabilité judéo-chrétienne qui taraudait nos aïeux pour entrer dans le siècle de l’exaltation du moi où je prends soin de moi est devenu le sésame absolu de nos égocentrismes. Les coachs de vie et les selfies ont remplacé les examens de conscience et les mea culpa. Les névrosés freudiens sont devenus des pervers narcissiques. Grâce aux réseaux sociaux nous sommes accoutumés à nous envoyer mutuellement à la figure nos quatre vérités sans ménagement et en toute innocence apparente. Nous avons obéi à l’injonction de cesser d’être gentils pour être vrais et voici qu’il nous arrive d’être vraiment méchants et de ne pas le regretter !

La culpabilité peut s’avérer toxique et paralysante, mais le déni de nos responsabilités peut l’être tout autant, à nous de chercher un nouvel équilibre. Il pourrait s’inspirer des chartes "No blame" adoptées d’abord dans le domaine aéronautique et généralisées ensuite progressivement à l’industrie et à la médecine. Il s’agit de reconnaître que les opérateurs humains sont faillibles et de les inciter à déclarer spontanément les événements indésirables sans risquer de blâme ni de culpabilisation, mais en proposant une analyse des erreurs et des manquements pour en éviter la répétition. Nous pourrions nous en inspirer dans nos vies singulières en cessant d’être des juges si impitoyables pour nous-mêmes que nous n’osons pas nous reconnaître faillibles et en faisant le pari que nous pouvons être aimés tels que nous sommes, c’est-à-dire imparfaits évidemment. C’est par nos failles que passent nos plus belles rencontres. Puissions-nous boiter harmonieusement ensemble tout au long de cette nouvelle année qui commence.