Une carte blanche de Luc Chefneux, membre de l'Académie royale de Belgique.

Le fonctionnement d’un système démocratique amène des personnes ayant les mêmes valeurs et partageant une vision commune de la société à se rassembler pour faire avancer leurs idées. C’est la justification évidente des partis.

Si leur existence est consubstantielle à la démocratie, comment faire en sorte que leur fonctionnement ne nuise pas à l’efficacité de l’État et du système démocratique lui-même ?

Le manque de clarification juridique de leurs statuts et de transparence dans leur fonctionnement et leur financement semble constituer un problème de base sur lequel s’accordent un certain nombre d’experts. D’autres démocraties européennes nous montrent l’exemple à suivre. Tous les partis se grandiraient en acceptant un encadrement juridique adapté.

Cette mesure nécessaire n’est, à elle seule, pas suffisante pour rétablir l’adhésion des citoyens au système politique. Tentons d’en identifier d’autres !

Le besoin de changements structurels

La scission linguistique de la Belgique a entraîné la scission des partis politiques. Ce doublement du nombre des partis entraîne des replis identitaires et accroît la difficulté à établir des majorités au niveau fédéral. Un rapprochement structurel de certains partis partageant les mêmes valeurs serait grandement souhaitable, évitant une opposition entre nos communautés linguistiques pouvant mener à la déchirure du pays. Un système de bipartisme n’est cependant pas souhaitable. L’alternance au pouvoir de deux camps opposés voit l’un détruire ce qu’a commencé à bâtir l’autre, avec comme conséquence une grande difficulté à faire progresser la société.

Face à des défis sociétaux majeurs, à l’heure de l’Internet, des réseaux sociaux, de l’information immédiatement disponible, avec un niveau d’instruction de la population beaucoup plus élevé que par le passé, la démocratie représentative conçue au XIXe siècle n’est plus suffisante pour répondre aux attentes des citoyens et aux besoins de la société. Il convient de la compléter par une participation citoyenne qui devrait prendre deux formes.

La première est l’implication de simples citoyens tirés au sort, avec un système permettant une juste représentation de la diversité de la société. Dûment informés, ils seraient amenés à réfléchir sur certaines problématiques et à faire des propositions aux représentants politiques chargés des décisions. Les expériences actuellement en cours permettront de définir les procédures les mieux adaptées.

La seconde devrait répondre à un besoin majeur, actuellement non rencontré, de réflexion approfondie sur certains enjeux complexes, tels ceux auxquels notre société est confrontée, comme la lutte contre le réchauffement climatique, la transition énergétique, l’intelligence artificielle, les OGM, etc. Ce besoin de débats de fond, à mener en amont de la décision politique, nécessiterait la mise en place d’un "Office d’évaluation des choix technologiques", où experts académiques, organisations spécifiques, ONG, personnes du terrain pourraient travailler ensemble pour clarifier les choix qui s’offrent aux décideurs politiques (1).

Un autre problème minant la crédibilité du monde politique est celui des promesses électorales jamais tenues. La faute n’en est pas uniquement aux compromis liés aux coalitions. Elle provient aussi des promesses irréalistes mais attractives pour l’électorat visé. Les propositions des partis devraient faire systématiquement l’objet d’une évaluation externe par un organisme indépendant, jugeant de leur impact global.

Enfin, une idée simple mais à effet majeur serait de rendre le vote anonyme dans les différents Parlements, ce qui réduirait drastiquement la particratie !

Revoir les positionnements

Toutes ces idées sont relatives au cadre institutionnel. Au-delà, une profonde réflexion devrait être menée au sein des partis pour en revoir fondamentalement le positionnement. Quelles que soient les sensibilités des uns et des autres, la défense de la planète vis-à-vis du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité, les risques de pandémie, la préoccupation des inégalités croissantes dans le monde, l’impact sociétal des nouvelles technologies… peuvent-ils se résumer à un affrontement gauche-droite ?

Sur base de valeurs rassemblant ses adhérents, chaque parti devrait pouvoir redéfinir la vision de la société qu’il souhaiterait atteindre à long terme. Cette vision devrait se définir avec une large participation des personnes adhérant aux valeurs. Les plateformes d’Internet permettent cette participation impossible par le passé.

Sur base de cette vision et toujours de manière participative, une stratégie devrait être élaborée en identifiant clairement les axes principaux : citoyenneté, cohésion sociale, développement économique, climat et énergie, agriculture, santé, etc.

Il faudra ensuite identifier des projets à mener. Ceux-ci devraient être élaborés de manière participative avec appel à des experts (académiques, ONG…). Tout d’abord, l’analyse du sujet et de son contexte, des enjeux et des contraintes doit être menée de manière approfondie. L’identification des objectifs et des pistes de solution devrait se faire ensuite d’une manière non figée, permettant à d’autres acteurs de contribuer.

Le projet devrait alors être proposé à d’autres partis potentiellement intéressés dans un but de co-construction, afin d’en faire un projet soutenu par une coalition la plus large possible et non le projet d’un seul. La tendance des partis à mettre en avant leurs propres projets tout en critiquant ceux des autres est totalement contreproductive. Travailler dès le départ avec un ou des autres partis sur une problématique serait même l’idéal à atteindre. Les possibilités offertes par les réunions en distanciel permettraient une grande transparence en impliquant des interlocuteurs externes, favorisant ainsi la participation citoyenne, plutôt que de travailler dans l’opacité des centres d’étude.

Cette manière de procéder permettrait de redonner de l’importance au pouvoir législatif en préparant des propositions législatives entre parlementaires de partis distincts, participant ou pas au pouvoir exécutif.

Espérons que ces idées puissent contribuer au nécessaire débat à mener.

>>> (1) La réflexion récente sur la 5G demandée par le Parlement wallon est un exemple de ce qu’il faudrait faire sans attendre d’être dans l’urgence.