Une opinion de Geneviève Genicot, docteure en sciences politiques, auteure de fictions.

Heureux ceux qui peuvent décélérer. Mais ce n’est pas le lot de tout le monde. Voici un petit exercice d’introspection en quatre questions.

Pourquoi "la romantisation de la quarantaine" est-elle "un privilège de classe" comme on commence à le dire sur les réseaux sociaux ? Quand on sait à quels travailleurs tient aujourd’hui notre vie confinée, on reste en effet interdit devant l’indécence des journaux "extimes" d’écrivains installés dans leur villa de campagne, les épiphanies de cadres meublant leur quotidien ralenti de réflexions philosophiques sur les vraies valeurs de la vie, ou les témoignages nombreux assurant la restauration, par le confinement, des conditions idéales de la créativité. Heureux, certes, les confinés qui peuvent se consacrer à une recherche de sens ou d’esthétique - et dont je fais partie - heureux ceux qui peuvent décélérer. Mais il faudrait éviter de penser que c’est le lot de tout le monde. Les clivages socio-économiques et professionnels qui déterminent le vécu de la pandémie sont (aujourd’hui comme hier) totalement oblitérés dans ces discours. Et si on faisait un petit exercice d’introspection ? Ça donnerait quoi, si chacun se demandait : "Qui suis-je, moi qui suis confiné ?"

Suis-je riche ou pauvre ?

Si on est toujours le pauvre de celui qui a plus que nous, posons la question autrement : le ralentissement de l’économie risque-t-il de me fragiliser gravement, ou ai-je de la réserve ? Suis-je en CDI, en intérim, en chômage ? Mon salaire m’est-il versé automatiquement ou dépend-il de l’ouverture d’un magasin, d’un bar, de la tenue d’un spectacle ? Ai-je de l’épargne, ou des crédits ? Suis-je obligé d’aller travailler malgré la pandémie à cause de la pression de la hiérarchie ? Ou parce que je n’ai pas le choix financièrement ? Me suis-je préoccupé des mesures d’aide à certains secteurs, ou mon salaire est-il assuré ?

Quel est mon métier ?

Est-ce un métier qui nous est essentiel en ce moment : production et vente alimentaire, conditionnement, livraison/poste, maintenance des réseaux de communication et d’énergie, maintien de l’ordre, conduite de camions de livraison/taxis/bus, garde d’enfants des soignants, métiers du social qui ne s’arrête pas, éboueurs, professions médicales ? Est-ce un de ces emplois aux conditions de travail souvent dégradées, à bas salaire ? Un emploi dans le secteur de santé, pressurisant et en manque de moyens ? Un emploi abrutissant en usine ? Et suis-je malgré ces conditions un travailleur dont on ne peut aujourd’hui se passer pour alimenter et servir (dans tous les sens du terme) ceux qui sont confinés ? Suis-je donc par mon métier obligé à m’exposer au virus, à une surcharge de travail affectant mon immunité ? Suis-je un magasinier qui se casse le dos pour mettre en rayon toujours plus afin de compenser la bêtise des clients pillant les supermarchés ? Un soignant qui travaille déjà trop et devra en outre compenser l’incapacité de certains citoyens à rester chez eux ? Un préparateur de commandes qui conditionnera dans un entrepôt mal protégé des envois de livres pour ceux qui s’ennuient dans une maison pleine d’ouvrages qu’ils n’ont pas lus ? Puis-je télétravailler ?

Suis-je un soignant ou un (potentiel) soigné ?

Et si je suis un soigné : de quelle espèce ? De ceux qui applaudissent aux fenêtres en découvrant la vie des soignants ? De ceux qui plus fragiles sont en ligne de mire du virus ? De ceux qui ont fait une réserve personnelle de masques et de gel, ou qui fracturent les voitures portant un caducée pour s’en procurer ? De ceux qui par leurs comportements révèlent une indifférence crasse envers les soignants, les malades, les mourants ? Ai-je le visage confit de ceux que "ça ne va pas empêcher de sortir", qui "passent juste dire bonjour aux petits-enfants", qui ont fêté "la fin du monde avant le confinement" agglutinés dans les bars, qui sont partis infecter le village de leur maison de campagne, qui se promènent sous le soleil printanier ? C’est bien pratique d’être un soigné et pas un soignant : on peut tomber malade parce qu’"Il ne faut pas avoir peur de vivre !" et alors quelqu’un vous ramasse, prend soin de vous, vous guérit. Jusqu’au jour où votre jambe cassée, on ne sait pas bien où la caser aux urgences, parce qu’une vague de "personnes qui n’ont pas peur de vivre" encombre les couloirs.

Quel est mon espace vital pendant le confinement ?

Il y a ceux qui ont un jardin, une terrasse, et ceux qui n’en ont pas. Ceux qui sont en ville, en campagne, en cité. Ceux qui ont des mètres carrés pour respirer et ceux qui n’en ont pas. Il y a des logements où Internet ouvre des espaces, et d’autres où Internet n’arrive pas. Il y a ceux qui vivent seuls, trop seuls. Ceux qui vivent en famille, entassés. Ceux qui ont des enfants, un, deux, beaucoup. Qui les élèvent seuls : majoritairement des femmes. Il y a les victimes de violences domestiques, que le confinement ne va pas aider à échapper aux coups. Il y a chacun de nous dans son espace de confinement, reflet des cartes reçues à la naissance, des choix de vie, des accidents de vie, et de l’âge, qui rend veuf. Il y a tant de situations différentes. Et moi, je suis où ? Sans doute pas dans la rue, si je lis ce texte. Pour les SDF, à la santé souvent fragile, le confinement ne veut presque rien dire : on tâtonne pour trouver des solutions logistiques. Sans parler des sans-papiers isolés par la langue.

Deux poids, deux mesures

Elle est belle, la quarantaine, quand on a le luxe de s’entendre penser, quand les seuls mots qui viennent en tête ne sont pas : "argent", "aller bosser" ou "j’étouffe". C’est vrai, le confinement permet à certains une expérience de décélération du monde, souhaitable dans notre monde technophile capitaliste - alors oui, explorons, réapprenons, ralentissons. Mais cette expérience, nous ne la vivons pas ensemble : comme d’habitude, nous sommes aveugles à nos semblables. Prolonger l’expérience, quand ce sera fini ? Oui, mais alors, il faudra repenser les choses sérieusement. Pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui paient les pots cassés, triment, fournissent, fabriquent, livrent, servent, et ne s’en sortent jamais au bout du compte. Si nous ne sommes pas capables de réfléchir sérieusement à cela, il est indécent d’oser dire que cette pandémie est une chance pour nos sociétés. Tout le monde devrait avoir le droit de dire qu’il est bon de prendre enfin le temps d’être chez soi, dans un monde moins pollué où l’on entend les oiseaux chanter.