Une chronique de Laura Rizzerio

En ces mois de pandémie, les soignants ont joué un rôle essentiel pour éviter l’effondrement de nos sociétés malades. Nous les avons tout d’abord applaudis, pour les oublier ensuite et les détester enfin, les tenant pour responsables des mesures sanitaires que nous ne supportons plus. Le récit du travail acharné des soignants dans les hôpitaux a aussi progressivement disparu des médias, jusqu’au mois dernier du moins, lorsque les assistants en médecine ont annoncé une grève pour dénoncer des conditions de travail jugées inadaptées à la formation dont ils ont besoin pour devenir de "bons" soignants.

Cette protestation, à tort confondue avec la simple requête d’une revalorisation salariale, me paraît soulever une question cruciale pour la société, car elle l’oblige à se demander si, par-delà le temps de la pandémie, les politiques mises en place par rapport aux "soins" permettent de faire face aux besoins des malades et des soignants.

Qu’est-ce que le soin ?

Pour répondre à cette interrogation, il faut d’abord focaliser l’attention sur ce que le terme "soin" signifie. Le philosophe Frédéric Worms définit le soin comme une "pratique tendant à soulager un être vivant de ses besoins matériels ou de ses souffrances vitales, et cela par égard pour cet être même". (Le Moment du soin, PUF, 2010). Cette définition balise le soin comme résultant de deux aspects, distincts mais complémentaires : d’une part, comme le fait d’être la réponse à un besoin ou à une souffrance et, d’autre part, comme prise en charge intentionnelle de quelqu’un. Soigner est donc un acte qui s’inscrit dans une relation individuelle. Ces deux aspects sont bien représentés par ce qu’on appelle le "soin médical", d’une part, et le "soin parental" ou "éducatif", d’autre part. Ces deux modèles répondent chacun à une logique qui leur est propre, mais s’articulent pourtant l’un à l’autre.

Le modèle du soin parental ou éducatif est premier, caractérisé par une relation "individualisante" qui permet de faire advenir un être humain à son identité propre. Il est donc constitué par l’investissement de deux êtres dans une relation individuelle. Un nouveau-né, par exemple, ne peut pas survivre sans la présence de parents non seulement pour subvenir à ses besoins vitaux, mais aussi pour lui offrir une relation permettant sa construction comme individu unique.

Le modèle du soin médical, quant à lui, est caractérisé par l’effort de guérir. Et pour répondre à cette exigence thérapeutique, il impose au médecin non seulement de s’investir dans une relation personnelle avec son patient, mais aussi et surtout d’intervenir sur lui en utilisant des compétences cognitives et techniques qui rendent la relation asymétrique, avec le risque de la transformer en relation de pouvoir. Cela complique le modèle de soin médical car, tout en présupposant l’investissement individuel du soignant, il exige aussi un investissement des institutions publiques pour que le soin puisse être procuré de manière totale. Celle-ci correspond à ce que Frédéric Worms désigne comme l’obligation de "soigner les maux de manière concrète, juste, également accessible et répartie entre les hommes".

Ces trois conditions me paraissent bien définir le cadre sociétal et politique du "soin médical" ; elles lui imposent d’être organisé de manière à ce que la société s’emploie, depuis la formation des soignants jusqu’à la répartition des ressources humaines, des médicaments et des structures de soins, à rendre possible l’exercice de la pratique médicale dans le seul but de guérir et de rendre le soin accessible à tous de façon juste. Cela semble évident, mais cela ne l’est plus tellement lorsqu’on oublie que le soin médical est par nature du non-marchand et que non-marchand et rentabilité ne vont pas bien ensemble

Que ce soit dans sa forme parentale ou médicale, le soin est peut-être ce que l’humanité possède de plus essentiel à sa survie. Il est l’un de ces "biens communs" dont chacun devrait bénéficier, et dont l’organisation à tous les niveaux devrait être soutenue par des institutions - nationales et internationales - ayant comme seule préoccupation de permettre aux individus de se construire comme sujets dotés d’une identité propre, en étant protégés de ce qui menace leur vie, et en bénéficiant d’une répartition équitable des ressources aptes à leur garantir l’accès à une vie bonne. Pour réaliser cela, le soin médical et le soin parental se rejoignent dans un but qui leur est commun : faire en sorte que la société prenne en charge l’humain en tant qu’humain de façon concrète et juste.

Et si la protestation des assistants en médecine était alors un juste rappel adressé à nous tous en tant qu’êtres humains, afin de ne pas oublier notre responsabilité de prendre soin du soin ?