Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga - Collège d'Europe, Directeur général honoraire à la Commission européenne. 

La viabilité et l’unité de l’eurozone sont en jeu si un juste équilibre n’est pas réalisé entre emprunt et impôt, entre laisser chaque État livré à lui-même et assurer la solidarité de la zone euro.

Qui va payer pour la transition climatique, pour le coronavirus et même pour la défense européenne si l’UE s’avisait enfin d’assumer sa responsabilité géopolitique en alternative à la défection des États-Unis ? Emprunt ou impôt ? National ou communautaire ? La question vaut d’être posée dès maintenant. On n’entre pas dans une politique sans en identifier l’issue au départ.

Certes, l’urgence sanitaire et ses redoutables retombées économiques pour les PME et pour l’emploi dans les secteurs touchés par le confinement et par les ruptures des chaînes globales de production ne laissent pas place au doute. Elles commandent une intervention budgétaire massive des États, au niveau de l’UE, si possible du G7 et idéalement du G20, à la condition qu’elle s’accompagne expressément d’un engagement contre le protectionnisme. Après deux décennies de restrictions salariale et budgétaire, ce lâcher-tout budgétaire est salué comme un retour du keynésianisme, triomphant de l’économie de l’offre. Parlons plutôt d’un rééquilibrage et surtout gardons le cap sur le devenir de l’Europe, au cœur du méchant coup de tabac que nous traversons.

Tendance à naviguer à vue

Car l’Europe a une dangereuse tendance à naviguer à vue et à se satisfaire de compromis obtenus au prix de dysfonctions qui plus tard freinent son fonctionnement et qui menacent aujourd’hui son intégrité. Comment ne pas voir que la viabilité et l’unité de l’eurozone sont en jeu si un juste équilibre n’est pas réalisé entre emprunt et impôt, entre laisser chaque État livré à lui-même et assurer la solidarité de la zone euro ? Italxit et même Frexit ne peuvent être exclus. Le coronavirus pourrait s’avérer la paille de trop qui fait craquer le dos du chameau. À l’opposé, elle peut ouvrir une trouée dans la purée de pois du moment.

Trois exemples de dysfonction

L’Europe, est-il convenu, progresse à petits pas en réponse à des crises. Mais les avancées sont de plus en plus marginales et, avec le temps, les dysfonctions de la gouvernance se font plus sévères. Rappelons-en trois exemples : le marché unique non achevé dans des secteurs stratégiques (énergie, télécommunications, numérique, services financiers et industries de défense) ; l’euro, orphelin d’un gouvernement économique, bancal du fait de l’absence d’un budget et d’une Union bancaire finalisée, et imposant à la BCE de pratiquer une politique d’assouplissement quantitatif et de taux négatifs dont elle n’arrive pas à se dépêtrer ; enfin, la politique d’immigration et d’accueil des réfugiés qui répartit injustement le poids de la solidarité entre États méditerranéens et le reste de l’Europe et du coup menace la libre circulation des personnes. Autant d’exemples de compromis salués en leur temps comme des ruptures, mais qui révèlent aujourd’hui leur impact de plus en plus faible sur la croissance et les inégalités. Prenons garde que le financement du coronavirus, de la transition climatique et, s’il échet, d’une défense commune ne s’avère autant d’échecs. Essayons d’en faire l’axe d’un progrès.

Comme Roosevelt aux USA ?

S’agissant du coronavirus, l’allégorie guerrière est de rigueur. Nous sommes dans une guerre sanitaire, ouvrons les vannes de la dépense publique et recourons à l’emprunt. C’est le raisonnement qui prévalait pour l’effort de guerre en 1914 : l’Allemagne paiera ! Or, ici, il n’y a pas d’Allemagne et, en outre, l’Allemagne n’a jamais payé. Alors comment gérer ce nouveau surendettement public des États qui s’ajoute au laxisme des décennies suivant les chocs pétroliers et aux conséquences de la crise financière de 2008 ? Des cinq réponses possibles - croissance, inflation, défaut unilatéral, restructuration négociée ou stratégies d’ajustement encore plus sévères - seules les deux dernières peuvent être envisagées sérieusement. D’un côté, la restructuration rencontrerait une énorme difficulté politique du côté des États du Nord, mais une mutualisation de la dette consoliderait l’eurozone. De l’autre, l’aggravation de la politique d’ajustement budgétaire et salarial pourrait se révéler politiquement impossible dans les États où le populisme gagne du terrain. En revanche, pour reprendre l’allégorie guerrière, on se souviendra qu’aux USA Roosevelt porta les taux marginaux de taxation du revenu à des niveaux confiscatoires pour financer l’effort de guerre et rembourser les emprunts nécessités par celui-ci. Un tel ajustement serait plus équilibré.

Taxe carbone

Quant au Green Deal de la Commission von der Leyen, il pèche par l’insuffisance de moyens financiers. C’est jusqu’ici l’emprunt qui est privilégié avec des effets de levier importants, des partenariats publics-privés et la réorientation de fonds existants. Tout cela est insuffisant pour atteindre la neutralité carbone vers laquelle il faut progresser plus vite et plus fort. Seule une taxe carbone, à l’échelle européenne, intégralement dédiée à l’investissement de recherche et d’infrastructure et à la solidarité vis-à-vis des ménages vulnérables à la décarbonation, pourrait tout à la fois remplir trois fonctions critiques : d’abord modifier la grille des prix en rendant plus coûteux les biens et services à forte teneur en CO2 et ainsi laisser jouer le marché, beaucoup plus efficace pour une réallocation des ressources de cette ampleur que des instruments financiers publics ou privés ; ensuite fonder la légalité d’une taxe carbone aux frontières ; enfin préserver l’unité du marché intérieur et éviter les distorsions de concurrence fiscale entre États.

Taxation des multinationales

Enfin, il devient impérieux de sortir les dépenses militaires des budgets nationaux pour alléger ces derniers, et de transférer leur financement à l’Europe par l’instauration d’une taxation européenne effective des multinationales opérant en Europe et se soustrayant à la taxation des États - et pas seulement les Gafa. De la sorte, la pression fiscale totale ne se trouverait pas aggravée et les États gagneraient en moyens d’action.

Un débat doit s’ouvrir au niveau de l’opinion publique sur ces choix financiers fondateurs d’un ordre social équilibré en Europe. L’urgence ne dispense pas de réfléchir.