Une opinion d'Olivier Philippart de Foy, éducateur dans un centre de jour ; philosophe - collaborateur à l’ULG au service d’anthropologie philosophique.


L’avenir des personnes handicapées mentales (PHM) est menacé. Et de dénoncer les mesures d’austérité. Pourtant le vrai danger vient de nos responsables qui vantent les mérites du privé et de la "démarche qualité" au détriment du public et du travail institutionnel.

De quoi s’agit-il ? Selon le discours libéral et libertaire, les institutions entravent la liberté individuelle. Mus par cet élan, nous rêvons d’un monde sans contraintes et sans institutions. Toutefois, si on peut opposer l’individu au collectif, on ne peut ignorer que pour devenir un individu autonome, il faut passer par le collectif. Si, dès la naissance, le bébé est un individu, il n’est pas encore autonome. L’homme naît immature et inachevé. La personne est le fruit d’une histoire. Elle doit être appelée à grandir et à parler afin d’être chez elle parmi les siens.

Chaque société met en place une fabrique de l’homme. L’institution est la condition de l’humanisation. Il est vain d’imaginer s’en passer. Dès qu’elle s’estompe, elle est remplacée par des artefacts, tels les mouvements identitaires et autres prêts-à-penser. Nous avons le choix entre une institution visible et contestable ou une série de prescriptions invisibles et incontestables. Nos sociétés démocratiques instituent un homme libre qui a le privilège de pouvoir critiquer l’institution. Si une force de la démocratie est d’exiger que les institutions rendent compte de leur travail et de leur mission, une de ses faiblesses réside dans le fait que son assise institutionnelle peut être réfutée au nom même de la liberté qu’elle rend possible.

Dès que la désinstitutionnalisation est soutenue par des pouvoirs publics, elle devient une fabrique de l’homme. Or, construire une société sans institutions c’est s’en remettre aux prescriptions invisibles de ceux qui manipulent le langage. L’homme qui y vit n’est plus cet individu citoyen, critique et autonome annoncé par les Lumières, mais un individu client qui fluctue au gré du diktat des modes. Ici, la liberté est un pouvoir d’achat et la société, une surface commerciale. Il ne s’agit plus de vivre une vie bonne parmi les hommes, mais de rentabiliser, le monde, soi et autrui comme on gère une entreprise. Cette institutionnalisation paradoxale est plus aliénante qu’il n’y paraît !

Ceux qui désinstitutionnalisent le secteur du handicap croient bien faire. Hélas, inféodés à un discours idéologique qui pense en eux, ils ne savent pas qu’ils le sabordent. En évacuant la dimension institutionnelle, ils en restent à l’organisation. Privilégiant les approches managériales aux approches institutionnelles, ils discréditent le travail éducatif. Or, si l’institution n’est qu’une organisation, comment la distinguer d’un club de loisirs ? Ainsi, là où hier on exigeait d’une institution qu’elle monte un réel projet pédagogique, aujourd’hui on se réjouit quand une organisation offre simplement des places. Nous retrouvons alors des institutions sans projet comme l’étaient les infectes institutions totales d’avant-hier !

Appliquer la "démarche qualité" à une organisation ne garantit pas que le travail qui s’y fait soit un travail éducatif de qualité. Cette fixation sur l’organisation est infantile. Au lieu de faire l’effort d’intérioriser des valeurs et de construire un projet institutionnel par lequel nous nous humanisons les uns par les autres, on manipule les logiques organisationnelles afin de maîtriser les relations et la vie. Entre l’institution et l’organisation, il n’y va pas d’un rapport de complémentarité, mais de subordination. Sans cet horizon émancipateur, l’institution est un service-club.

Le travail institutionnel permet de passer de la vie à l’existence. Comme toute personne, la PHM a besoin d’être soutenue afin de structurer sa vie psychique et de donner sens à son existence. Le handicap mental est un handicap physique particulier puisque, contrairement à d’autres, il entrave le développement psychique, affectif et intellectuel. Les PHM ont des difficultés à organiser leurs expériences, unifier leur vécu, symboliser leurs émois, monter des projets et vivre leur autonomie. Sans un projet institutionnel émancipateur et éducatif, elles ne peuvent être rejointes dans leur réalité et leur histoire. Sans lui, elles risquent d’être parquées dans des "Disneylands" de seconde zone où on occupe leur temps.

Le monde du handicap mental est devenu le terrain de chasse des faiseurs de bonheur. On prétend que c’est au nom de la PHM - il serait temps de la libérer de l’institution afin qu’elle puisse devenir un client. Jamais la réalité du handicap mental n’a été à ce point déniée dans l’histoire de l’humanité ! Prétendre qu’elle est un client est, de facto, postuler qu’elle est mature, responsable et automne. Ce déni est intentionnel. Si elle est un client, il n’y a plus à la soutenir : il suffit de l’aider à assouvir ses envies. Mais est-ce encore reconnaître l’humanité d’une personne que d’avouer qu’on n’a rien d’autre à lui offrir que cette satisfaction infantile ? En fait, les vrais clients sont les parents qui cherchent légitimement à retrouver du temps et à être soutenus dans leurs difficultés. Or, dupés par ce discours séducteur, ils s’en remettent à ces établissements insignifiants sans percevoir qu’ils sont eux aussi des oiseaux pour le chat.

A l’instar du secteur de la santé, où on ne soigne plus des patients mais des maladies, nous n’accueillons plus des personnes, mais des demandes. Nos institutions ne sont plus des lieux d’émancipation, mais des commerces où on se paye des services. Quand on nous dit qu’il est inconvenant qu’une PHM soit contrariée dans ses envies, est-ce pour nous inviter à nous aligner sur l’éthique d’un "Eros center" ?

En faisant fi du travail d’humanisation, on en revient au monde de Dickens. On consomme de l’humain pour faire fonctionner l’organisation. On l’alimente par des ressources humaines premières, de la marchandise humaine ! On investit dans l’autisme français et autres cas lourds. Passant d’une logique de la solidarité à celle de la rentabilité, on transforme nos établissements en services de gardiennage, nos professionnels en baby-sitters et on livre les PHM aux appétits voraces des vendeurs de rêves.

Cette démission institutionnelle est inadmissible. Si nous pouvons comprendre que des impératifs économiques imposent des restrictions et nous poussent à inventer de nouvelles formes d’accueil, nous ne pouvons accepter que passe à la trappe la dimension institutionnelle du travail éducatif. Quels que soient ces impératifs, nous attendons de nos responsables qu’ils le soient ! Il leur échoit de garantir que les lieux d’accueil soient aussi des lieux d’humanisation émancipateurs. Il leur incombe de soutenir le travail institutionnel, car si nous voulons rappeler au gouvernement que si, contrairement à une politique sociale, un handicap ne se choisit pas, il faut, pour le moins, pouvoir faire valoir que nous avons une politique sociale digne de ce nom.


Une manifestation d’envergure est prévue pour ce jeudi 21 novembre à 10h30 à Namur.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.