Une opinion de Sophie Feyder, membre de Heroes for Zero et du collectif 1060/0.

On ne vit pas le confinement de la même manière si on vit à Cureghem ou Botanique qu’à Stockel ou Pétillon. Moi-même je vis près de la Gare de Midi, quartier que j’adore pour son tourbillon de vie, sa mixité, sa convivialité. Mais y trouver un espace pas trop bondé pour laisser ma fille de 3 ans souffler un peu révèle être impossible. Le confinement aura cristallisé comme jamais auparavant le lien entre inégalités sociales et accès à l’espace public. Ceux qui ont les moyens vivent près de grands espaces et font leur jogging à l’ombre des grands hêtres centenaires. Nous autre, habitants des quartiers densément peuplés, pouvons prétendre, au mieux, à des mini bouts de pelouses au milieu d’une mer d’asphalte qu’on appelle “square” ou “parc”.

Et pourtant on a tous besoin d’aller prendre l’air. Résultat: tout Saint-Gilles et Forest se retrouve au Parc de Forêt ou au Parc Duden. Au point que la police avait pendant quelques jours interdit l’accès aux pelouses et aux bancs, ne nous laissant que les allées comme derniers îlots de liberté. Les parents (et leurs enfants) font une crise de nerf, les joggeurs (et les ados) ont la haine, les personnes âgées n’ont pas un banc où s’arrêter, les personnes sans abri se font chasser pour la énième fois. C’est dans ces moments de restrictions qu’on se rend compte à quel point l’accès à l’espace public est une nécessité de base, un bien commun essentiel.

Les 30km/h ?

Il est donc vital de multiplier les espaces verts à travers la ville, à commencer par nos rues. Le confinement fait que notre quotidien se resserre autour de notre quartier. On marche pour aller faire ses courses, capter un rayon de soleil, échapper à la claustrophobie d’un petit appartement, faire un peu d’exercice. Or les piétons sont encore tenus de rester sur les trottoirs, pourtant souvent trop étroits pour s’y croiser tout en respectant les distances de sécurité. On s’éloigne autant qu’on peut, on rase les murs et se colle aux voitures stationnées. On fait la petite danse du coq pour se contourner au mieux. Et pendant ce temps, les voiries sont pratiquement vides, à part les quelques voitures qui y circulent encore, souvent à des vitesses hallucinantes. Comme si les 30 km/h réglementaires ne s'appliquaient plus en temps de crise. Ma fille trouve encore rigolo de me faire courir après elle dans les rues— j’ai environ une à deux attaques cardiaques par jour.

L’urbanisme tactique au programme

Force est de constater que nos villes ne sont pas construites pour les habitants mais pour les voitures. Rappelons qu’environ 70% de l’espace public à Bruxelles est alloué à la voiture (voiries et stationnement compris). Or, la redistribution de l’espace public en faveur des gens est devenue une question de santé publique— physique et mentale— fondamentale. Marcher ou faire du vélo est le meilleur moyen de se déplacer en période de pandémie pour éviter de saturer les transports en commun et de s’exposer au virus.

Des grandes villes prennent d'ors et déjà des mesures radicales pour faciliter la mobilité active, en s’inspirant des stratégies dites d’”urbanisme tactique” (c.à.d, un urbanisme misant sur des aménagements temporaires mobilisant peu de ressources). Bogota et Mexico City par exemple ont créé du jour au lendemain des centaines de km de pistes cyclables temporaires avec de bêtes cônes oranges. New York, observant une augmentation de 67% de cyclistes, a carrément fermé certains boulevards aux voitures. La Nouvelle-Zélande débloque plus de $100 million pour accélérer les aménagements temporaires dans le centre-ville d’Auckland. Partout dans le monde, l’élargissement des trottoirs, la piétonisation des rues, la multiplication de pistes cyclables, “rues de jeux” et de “zones partagées” sont au programme.

A Bruxelles aussi, ça commence à bouger. Le cabinet de la Ministre de la Mobilité, Elke van den Brandt, appelle les communes à prendre des mesures similaires sans délai, pour affecter plus de place aux piétons et cyclistes. Avec des résultats très variables, en fonction du bon vouloir des bourgmestres. Le centre-ville vient de faire passer tout le Pentagone en zone 20km, avec priorité aux piétons et aux cyclistes, pendant que St Josse reste sourd à l’appel du collectif citoyen 1210/0 de suivre le mouvement. Ixelles ferme les rues le long des Étangs d’Ixelles à la circulation grâce à la pose de bacs à fleurs, alors que Molenbeek refuse la proposition de la Région de faire pareil avec les rues longeant le canal, sous prétexte que la commune n’aurait pas le renfort policier nécessaire à assurer le bon respect des normes de distanciation sociale. Alors qu’en confinant les habitants dans des espaces piétons ridicules, on renforce la non-distanciation et le risque de contamination.

Un retour progressif “à la normale”, générant heures de bouchons, accidents graves et pollution de l’air qui, est-il envisageable? Selon le virologue Marc Van Ranst (professeur à KU Leuven), “les crises changent toujours un peu la société. Le télétravail et les rues sans voitures sont en passe de devenir ‘la nouvelle norme’”. L’avantage des aménagements temporaires est qu’ils permettent de rendre immédiatement tangible d’autres usages de la rue. L’urbanisme tactique nous font goûter à l’idée qu’une autre ville est possible.