Un témoignage d'Amine Tahiri, président de l'association "les Ambassadeurs d'expression citoyenne" (www.ambassadeurs.org).

Je suis né à Saint-Jean, petit hôpital au centre de Bruxelles, près de la rue Neuve. Tout le monde connaît la rue Neuve. En plus d’une référence au Monopoly, c’est un lieu plein de vie. On y rencontre toute la diversité de notre ville : les gens ne se ressemblent pas, les langues s’entremêlent et, pour quelques pavés, nous sommes tellement proches que nos barrières sont presque oubliées.

Pas très loin se trouve le petit quartier du Nord de Bruxelles où j’ai grandi. Ici les gens se ressemblent et les dialectes se mélangent dans un langage propre, incompréhensible pour d’éventuels visiteurs. Cette facette de ma ville m’a toujours interpellé : en une station de metro, vous traversez comme une frontière invisible et passez de "chez vous" à "étranger".

Imperméables diversités

Dans ma ville, les diversités sont nombreuses mais ne se rencontrent pas. On s’en vante autant qu’on les dissimule, comme par honte. Je m’en suis aperçu très jeune, en comprenant qu’à l’école tout était fait tout pour que les vêtements, la nourriture, les langues de mon quartier, non seulement soient interdits, mais en plus ne soient quasi jamais évoqués. J’ai accepté l’invitation de l’école à réussir pour prendre une autre place dans la société. Je l’ai en même temps vécue comme un rejet d’une partie de moi-même. Face à ceux qui ressemblaient naturellement au modèle proposé, j’ai aussi compris qu’ils ne pouvaient pas comprendre puisqu’ils étaient baignés dans ce monde tellement peu ouvert aux autres cultures, dans ce monde qui leur ressemblait trop.

J’ai compris mais je n’ai pas accepté. Parce que j’ai vu la condescendance, les discriminations, les bavures, le racisme... et toutes leurs victimes. Je l’ai vu lui, s’interdire de nombreuses voies, convaincu que sa peau était un obstacle. Je l’ai vue elle, renoncer à une carrière, à un rêve, parce que son foulard n’y était pas accepté. Je l’ai vu lui aussi, ne plus se sentir chez lui au point de quitter le pays qui l’a vu naître et grandir. Je nous ai vu nous, nous inquiéter à chaque patrouille de police, conditionnés par de trop nombreux délits de faciès. Enfant, à défaut de nous dire de faire attention en traversant la rue, nos aînés nous partageaient leur peur de la police, peur de ceux censés nous protéger. Qu'importe ce que nous faisions, leur cible étaient trop souvent ce que nous étions.

Face à cette réalité, la première étape est de rompre avec le déni. Il est évidemment plus facile de ressentir la fermeture lorsqu’on en est victime. En même temps l’ethnocentrisme ne peut constituer une excuse. Nommons donc le problème en disant que "oui notre société gère mal les diversités", "oui elle n’accepte pas que la norme est désormais est plurielle", "oui elle atteint plus durement ceux qui sont en pleine construction identitaire, qui représentent notre plus grande richesse et que l’on nomme jeunesse". "Non, nous ne pouvons continuer à nourrir un système discriminant !"

Pas une utopie

Le défi est d’autant plus compliqué qu’on ne sait plus s’entendre sur les diversités. Les camps ne s’écoutent pas, délaissant le débat pour l’affrontement identitaire. En plus, lorsqu’on discute malgré tout, certains ne sont quasi jamais représentés. Je pense à ceux qui encaissent nos politiques comme des injustices, qui n’ont pas les mots pour se défendre, qui ont trop peu d’expériences positives de notre Etat pour croire utile de s’impliquer dans le débat. Il est temps que les dénonciations de discrimination rencontrent autre chose qu'un procès pour victimisation. Il est temps que toutes les sensibilités se sentent écoutées et invitées à prendre une place. Il est temps que les politiques comprennent que ma génération croit encore en les capacités de la démocratie à résoudre les problème d'aujourd'hui. À défaut, je crains que trop de nos mains tendues deviennent inexorablement des poings levés.

Une société démocratique en même temps que réellement ouverte au diversités? Ce n'est pas une utopie. Je peux le dire parce que j’ai la chance d’en faire l’expérience. Toute petite, cette "société" s’appelle Les ambassadeurs d’expression citoyenne : une association de Bruxelles et composée de jeunes âgés de 17 à 25 ans. Avec des profils, provenances et parcours très différents, nos passions communes sont le débat et l’expression. Elles nous amènent à donner de nombreux ateliers, redécouvrant avec les jeunes les bienfaits de la rencontre et de la parole. En matière de diversités, nous partageons l’idée d’inviter tout un chacun à venir comme il est, singulier et tout entier, sans le réduire à une communauté, une orientation sexuelle ou même une religion.

Reconnaître une multiplicité d’identités n’empêche pas de constituer une identité collective forte et attachée aux valeurs démocratiques. La parole, le débat, la rencontre, l’action commune, lorsque ces outils sont au service de l’expression des différences, l’invitation n’est pas celle de brandir le repli communautaire mais au contraire d’être pleinement inclus dans l’aventure citoyenne. C’est avec tout le monde que se construira la société de demain, de sorte qu’il est temps d’arrêter de considérer l’expression des diversités comme une menace pour notre système. C’est une de ses promesses.