Opinions
Une chronique de Patricia Vandamme, conseillère pédagogique à l'UCLouvain.


Les conséquences du "définancement" de l’enseignement supérieur sont dramatiques. Cela ne peut plus durer.


Dans votre mémorandum adressé au pouvoir politique, vous plaidez pour un refinancement de vos institutions à concurrence de 150 millions d’euros durant la prochaine législature.

On ne peut évidemment que s’en réjouir car, depuis plusieurs années, comme vous le démontrez, l’allocation de fonctionnement par étudiant ne cesse de diminuer. En cause, le mécanisme de l’enveloppe fermée qui entraîne non seulement le partage du gâteau mais également une vive concurrence entre institutions. Les conséquences de ce "définancement" sont bien connues : l’encadrement insuffisant de nos étudiants, l’indigence de nombreux domaines de recherche, les infrastructures obsolètes, etc. Alors oui, cela ne peut plus durer et si nous voulons que notre enseignement reste à la hauteur, il est urgent de nous battre pour un refinancement. Des moyens supplémentaires sont certes indispensables. Mais pour quoi faire ?

À la lecture de votre document, cinq axes sont privilégiés : l’attractivité, la recherche, les infrastructures, l’internationalisation et les relations avec le monde de l’entreprise. Et tout cela sur fond d’excellence, dont l’une des finalités est de permettre "l’accueil et le maintien au sein de nos universités des cerveaux les plus performants".

Une telle ambition pourra certes rencontrer celle des responsables politiques auxquels vous vous adressez, s’ils peuvent épingler dans leurs programmes électoraux le soutien à des universités devenues des fleurons de la connaissance sur la scène internationale. Nous en serons sans doute (presque) toutes et tous fiers !

Mais ne risquons-nous pas de perdre notre âme dans cette course effrénée au positionnement international, aux rankings et aux autres stratégies compétitives ? Ne sommes-nous pas en train d’oublier que notre mission sociétale, c’est aussi de ne pas aggraver la fracture sociale (déjà si béante dans nos sociétés occidentales) en mettant davantage de moyens pour accompagner vers la réussite des jeunes issus de milieux socioculturels et/ou économiques moins nantis, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs ?

Sans ce soutien accru, ces jeunes restent trop souvent exclus de nos universités. Non pas qu’ils soient moins "performants" que les autres, mais l’on sait - et cela est connu depuis bien longtemps - à quel point leur déficit de capital social et culturel peut constituer un obstacle majeur à leur affiliation au système d’enseignement universitaire. Et cela, sans parler de la précarité financière d’un grand nombre d’entre eux qui les contraint à travailler pour subvenir à leurs besoins, maintes fois au péril de leur réussite.

Soyons cependant de bon compte et saluons certains efforts consentis par les universités pour prendre en considération cette réalité. Des services de promotion de la réussite existent et je fais partie de celles et ceux qui, à bout de bras, tentent de mettre en place des dispositifs soutenants pour ce public cible ! Mais nous manquons cruellement de moyens humains et financiers pour relever ce défi. Et malheureusement, il faut bien le constater : nos recteurs ne font pas preuve, à mes yeux, d’une détermination assez forte dans la poursuite de cet objectif d’équité et de démocratisation.

Alors assurément, on aurait tellement apprécié que dans votre mémorandum figure explicitement aussi un sixième axe : celui du soutien à la réussite ! Pourquoi ne pas l’avoir inscrit au cœur de vos revendications politiques en demandant quelques millions d’euros supplémentaires pour développer des stratégies massives d’accompagnement des étudiants encore trop souvent laissés pour compte ? Peut-être n’est-il pas trop tard ?

S’ils vous entendaient, nos mandataires publics pourraient alors se féliciter de voir, demain, que ceux qui vivent l’inégalité des chances de réussir leurs études supérieures sont devenus moins nombreux. Et nous pourrons en être toutes et tous très fiers !