Que pensez-vous du phénomène des Femen ?

C’est une initiative intéressante. C’est une nouvelle manière d’appréhender le combat féministe. J’entends beaucoup de critiques selon lesquelles elles utilisent leur corps pour se faire entendre. Elles utiliseraient les armes de leurs adversaires et tomberaient dans le panneau qu’on leur tend en acceptant de faire de leur corps un produit. Je ne suis pas du tout d’accord avec ces critiques.

N’y a-t-il pas une contradiction avec les féministes traditionnelles qui ont souvent reproché à la société d’utiliser le corps de la femme à des fins commerciales notamment ?

Effectivement, c’est paradoxal mais c’est le paradoxe qui est intéressant. En fait, elles utilisent leur corps mais en refusant de tomber dans les clichés auxquels on recourt habituellement pour utiliser le corps féminin. Elles se montrent seins nus certes, mais ce corps n’est pas du tout sexualisé. Au contraire, c’est un instrument de lutte. Bien sûr, il y a provocation mais ce n’est pas une provocation sexuelle. Ce ne sont pas des femmes qui se maquillent, qui essaient de se montrer attirantes voire aguichantes. Elles ne sont pas alanguies. En fait, ce ne sont pas des femmes objets de désir. Moi, je lis leur action comme une manière de dire "vous voulez des femmes nues pour vendre votre papier, et bien on va vous donner de la nudité, mais pas sous la forme que vous attendez. Donc, on va quelque part commencer par entrer dans votre jeu pour ensuite vous attirer dans notre jeu à nous, sur notre terrain de combat".

Plus fondamentalement, quel regard jetez-vous sur leur message ?

Pour moi, elles luttent contre le sexisme et contre des politiques qui sont souvent empreintes de cléricalisme. Il y a quand même une dimension très anticléricale, voire antireligieuse. Si on se souvient, une des premières actions médiatisées des Femen a été leur soutien aux Pussy Riot, condamnées à la prison en Russie pour avoir profané un lieu de culte. Mais c’est un combat qu’il faudra affiner parce que, pour le moment, c’est un petit peu du bricolage. Par exemple, leur action à la grande mosquée de Bruxelles n’était pas très lisible : étaient-elles là pour condamner l’islam ou pour dénoncer les excès de l’islamisme? Je n’ai pas très bien compris. Mais je pense qu’il faut leur faire confiance pour se structurer davantage.

Que pensez-vous de leur récente action à l’ULB, où elles ont aspergé Mgr Léonard d’eau bénite ?

Cela, je pense que c’est une grosse erreur. Je désapprouve totalement parce que c’est contre-productif. Personnellement, j’ai le plus grand mal à accepter le recours à la violence ou à l’agression à l’égard des personnes. Bien sûr, il ne s’agissait que d’un jet d’eau, ce n’est pas dramatique, mais c’est tout de même suffisamment fort que pour se poser des questions. On avait affaire à un débat. Il y avait un contradicteur. Et je ne vois pas du tout de raison d’attaquer physiquement Mgr Léonard. Pour moi, le recours à la violence physique doit être absolument la dernière arme dans des situations tout à fait extrêmes de dictature. Elles auraient été plus pertinentes si elles s’étaient contentées d’une action symbolique sans s’en prendre à une personne.

Comment voyez-vous les enjeux du féminisme aujourd’hui ?

Le principal enjeu, c’est de réaffirmer le caractère universaliste du féminisme. Je suis toujours inquiète de voir qu’au sein même du féminisme, on tombe souvent dans des travers qui visent à essentialiser les femmes, c’est-à-dire tenir des discours sur le fait que les femmes ont quelque chose à apporter en tant que femmes au niveau politique, économique, social. Le féminisme, pour moi, consiste à dire que hommes, femmes, nous sommes égaux et nous ne devons pas être déterminés par notre sexe. Et ces derniers années, on assiste à un recul dans les milieux féministes, où on considère que les femmes et les hommes sont certes égaux, mais surtout complémentaires. Et cette idée de complémentarité est totalement dévastatrice pour le féminisme.

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Ces derniers années,on assiste à un reculdans les milieux féministes, où on considère queles femmes et les hommessont certes égaux,mais surtout complémentaires.Et cette idéede complémentaritéest totalement dévastatrice pour le féminisme.

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