Une opinion de Mikael Petitjean, professeur à l'IESEG (Lille) et à l'UCLouvain. 

Nethys, Caisse d’investissement de Wallonie ou Ethias : sur le grand échiquier économique, il y a trop de pions politiques qui faussent les règles du jeu. La Wallonie doit tourner la page "des outils économiques publics performants".


J’ai grandi à Herstal, à une centaine de mètres de l’entrée principale de la FN. Environ 35 ans se sont écoulés et j’entends encore aujourd’hui les mêmes discours sur la nécessité absolue de mener des politiques publiques volontaristes dont l’objectif déclaré est de "développer des outils économiques publics performants au service de l’intérêt général et du redéploiement wallon". J’y croyais dur comme fer avant d’ouvrir les yeux sur la réalité socio-politique et de commencer mes études universitaires.

Règles du jeu faussées

Un emploi sur deux en Wallonie est dans le secteur public au sens large. C’est un des taux les plus élevés parmi les régions de l’Union européenne. Le système est aujourd’hui à bout de souffle et la saga Nethys nous montre à quel point les apparatchiks locaux peuvent profiter de leur rang au sein d’un groupe politique pour renforcer leur légitimité, leur prestige, leur carrière, ou leur fortune. Sur le grand échiquier économique, il y a trop de pions politiques qui faussent les règles du jeu. Il est urgent de retourner aux fondamentaux de l’action publique en matière économique. Mieux vaut accomplir quelques missions bien définies dans l’intérêt général que de prétendre répondre à tous les défis socio-économiques sous la pression des corporatismes, des réseaux et des effets de mode.

Les pouvoirs publics ont quelques missions importantes à remplir, qui sont clairement identifiées dans la littérature économique depuis des décennies. Ils peuvent tout d’abord prendre en charge la production de biens collectifs, comme la défense du territoire, la sécurité des espaces publics, les affaires étrangères, les parcs publics ou encore l’éclairage public. Ces biens ont la caractéristique de pouvoir être consommés simultanément par tout le monde, sans limite particulière, y compris par les individus qui ne contribuent pas à leur financement. Si les pouvoirs publics n’interviennent pas, il y a pénurie car chacun compte sur les autres pour contribuer à leur financement.

Chemins de fer et ports

Dans le même ordre d’idée, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer lorsque les droits de propriété privée ne peuvent pas être définis ou que les coûts de négociation sont très élevés. C’est le cas de la plupart les négociations internationales sur la transition énergétique ou la biodiversité, qui ont des répercussions économiques importantes. Même si le marché offre des solutions sérieuses dans ce domaine, elles ne suffisent pas.

Il y a également le cas des monopoles naturels qui caractérisent des activités socialement désirables dont les coûts fixes de production sont très élevés. Si les pouvoirs publics n’interviennent pas, la production se fait à perte car elle est insuffisante. C’est souvent le cas des nouvelles infrastructures ferroviaires, portuaires, énergétiques, ou de télécommunication. Par la suite, les pouvoirs publics peuvent réguler ces marchés en contrôlant la concurrence entre opérateurs privés. En partenariat avec le secteur privé, ils peuvent également prendre des participations minoritaires et temporaires, ou offrir des garanties ciblées dans des secteurs stratégiques.

Écoles et hôpitaux publics

Ensuite, il y a les activités qui génèrent des effets externes positifs ou négatifs pour la collectivité, qui sont difficilement quantifiables sur le plan individuel. Nous souhaitons tous côtoyer des personnes éduquées, en bonne santé, dans un environnement non pollué, sans pouvoir nécessairement mettre un prix sur ces bénéfices. C’est la raison pour laquelle l’existence d’écoles et d’hôpitaux publics est désirable et n’exclut pas l’existence d’écoles ou d’hôpitaux privés. Cela explique également la taxation, voire l’interdiction, par les pouvoirs publics d’activités polluantes, de production d’armement ou de produits néfastes pour la santé.

Pression des réseaux

Hormis ces missions de base, les diverses expériences menées par les pouvoirs publics, qui ont consisté à orienter l’argent public vers des entreprises spécifiques, sous la pression des corporatismes et des réseaux, se sont trop souvent soldées par des échecs retentissants. Est-il nécessaire de reparler du charbonnage, de la sidérurgie, ou de la verrerie ? Lorsque la situation tourne mal et que l’actionnariat est devenu public ou simplement politisé, resurgit l’obligation "morale" d’éviter un "bain de sang social" en absorbant les pertes par un creusement des déficits ou une augmentation des impôts. Cette garantie de sauvetage ne devrait plus exister, quel que soit l’actionnariat de l’entreprise, public ou privé. La collectivité aurait tout à gagner d’une meilleure allocation des ressources en donnant priorité au reclassement des travailleurs qui perdent leur emploi.

Dexia, Arco, Ethias

La Caisse d’investissement de Wallonie, lancée en 2009, offre un autre exemple intéressant : chargée d’investir les 80 millions levés par "l’emprunt populaire" auprès de 12 500 investisseurs privés, elle a disparu cette année avec une perte de 9 millions d’euros environ.

Rappelez-vous la crise financière dont la cause première fut liée à la volonté politique outre-Atlantique de démocratiser l’accès à la propriété. Les plus lourdes pertes pour la collectivité en Belgique sont provenues des institutions les plus étatisées du pays. Est-il encore utile de rappeler que Dexia était contrôlée par les pouvoirs publics, comme le Holding communal, ou par des pouvoirs proches, comme Arco ? C’est avec Dexia que l’État a joué le plus avec le feu. Ethias est un autre exemple de structure étatisée. Cette institution a également connu de graves dérives sur le plan de la gestion des risques. Penser qu’un contrôle plus direct des pouvoirs publics pourrait éviter ces catastrophes et garantir une croissance plus durable dans l’avenir, c’est nier les leçons de l’histoire économique dont celles de l’expérience communiste.

Retour vers des monopoles publics

Ce ne serait pas si grave si la Wallonie ne faisait pas face à une menace populiste qui n’est pas simplement "radicale". Les populistes de gauche voudraient nous faire retourner à l’époque des monopoles publics et des "fidèles camarades" apparatchiks qui n’avaient pas encore troqué leur chapka contre de beaux costards-cravates. Ceux de droite rêveraient d’une politique publique plus favorable aux "fidèles nationaux" et aux "produits bien de chez nous". La Wallonie n’a pas les moyens de se payer des gouvernements populistes. Elle doit être lucide et définitivement tourner la page de cette médiocre "histoire du redéploiement économique" qui, espérons-le, ne restera pas gravée dans nos mémoires.