Une opinion d'Etienne Hubin, professeur d’histoire au Lycée Mater Dei à Woluwe-Saint-Pierre.

Professeur d’Histoire dans l’enseignement secondaire depuis une trentaine d’année, j’ai pu assister à nombre de soubresauts qui ont marqué d’une manière ou d’une autre la vie de nos écoles. La première guerre du Golfe, les grandes grèves de l’enseignement dans les années 1990, les attentats du 11 septembre, les printemps arabes de 2011 et leurs espoirs déçus, les attentats de Paris et de Bruxelles ... Tous ces événements, à des degrés divers, ont eu un impact sur la vie scolaire, sur les générations d’élèves que nous avons en charge et qui se sont succédées dans nos classes.

Mais ce que nous vivons aujourd’hui, avec cette pandémie qui rythme notre quotidien depuis bientôt un an, se révèle bien différent de ces événements que j’évoquais plus haut. On a écrit beaucoup de choses, tout et son contraire, sur cette pandémie, ses causes, ses conséquences. Je voudrais ici attirer l’attention sur le vécu de nos jeunes, pour la plupart en "hybridation" depuis plusieurs mois.

Le lycée où j’enseigne, comme la plupart des écoles secondaires en Belgique, organise les cours une partie du temps en classe, l’autre à la maison. Que vivent ces jeunes lorsqu’ils sont dans leur chambre, seuls derrière leur ordinateur ? Dans quel état d’esprit abordent-ils ces semaines étranges où certains cours se donnent à distance, d’autres se résumant à une succession de travaux ? Les groupes classe sont éclatés, les repères volatilisés. Peu d’adultes imaginent ce que vivent ces jeunes qui souffrent d’une absence de perspective à court ou long terme.

Pendant la guerre, on pouvait serrer sa grand-mère dans ses bras...

La période que l’on vit peut être une formidable expérience pour aborder l’autonomie, la gestion de son temps, la réflexion sur soi-même... Mais rien de tout cela n’est inné. Si l’on répète sans cesse aux élèves qu’il y a du retard dans la matière, qu’il faut absolument faire tel ou tel travail pour boucler le programme, qu’ils vont subir les conséquences de cette situation pour leurs études futures, comment s’étonner que le mal-être grandit dans les classes ? Combien de fois ai-je entendu affirmer que "nous ne sommes tout de même pas en guerre", que "la nourriture ne manque pas dans les magasins", qu’après tout, "les séries Netflix aident à passer le temps"... Certes nous ne sommes pas en guerre ! Mais c’est oublier un peu vite que, sous l’Occupation, les cinémas restaient ouverts, ainsi que les cafés. La vie sociale, malgré les tragiques circonstances, continuait à s’épanouir, peut-être même plus qu’en temps de paix. Même si l’on connaissait les privations, même si l’angoisse et la crainte étaient bien présentes. Lorsque l’enfant avait peur, il pouvait serrer sa grand-mère dans ses bras. Les enfants jouaient dans la rue avec leurs copains. Rappelez-vous le film "Jeux interdits"...

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes se sentent profondément seuls, comme oubliés, soumis à l’évolution d’une maladie dont ils ne savent pas quand elle s’arrêtera. Les chiffres que l’on nous présente chaque jour finissent par être abstraits, incompréhensibles pour des adolescents en manque de vie sociale.

Ne pas gaver les élèves

Dans cette situation inédite, quel doit être le rôle de l’école ? Certainement pas, contre vents et marées, de transmettre uniquement du savoir ! Certainement pas de "gaver" les élèves de travaux en tous genres. Son rôle doit être d’écouter, d’écouter ce que les jeunes ne nous disent pas ! Je le vois, je le vis tous les jours. Ils ont un besoin urgent d’avoir conscience que nous, les adultes, comprenons leur mal-être. Ils ont besoin de s’exprimer, d’échanger, de mettre, pour reprendre la formule bien connue, des mots sur les maux. Car si nous, les adultes, ne voyons pas ou ne voulons pas voir, en nous retranchant derrière des matières, ces difficultés existentielles auxquelles sont confrontés nos élèves, nos enfants, nous prenons le risque certain d’en perdre en cours de route. N’attendons pas des actes désespérés pour réagir. Il est urgent de remettre l’élève au centre de nos préoccupations. L’essentiel est de leur redonner l’envie de venir à l’école. Je suis convaincu que ce n’est pas en les bombardant de "matières" que nous y arriverons, mais à force d’écoute. Et surtout, en leur délivrant un message d’espoir. Oui la situation est complexe, inédite, troublante. Mais c’est aussi une épreuve qui, si elle est bien gérée et encadrée avec empathie et bienveillance, peut s’avérer une formidable expérience pour l’avenir.

>>> Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Redonnons aux jeunes l'envie de venir à l'école..."