Aujourd’hui, à Bethléem, il y a heureusement de la place à l’hôtellerie pour les voyageurs qui, comme moi, se trouvent dans l’impossibilité de regagner leur pays. Etre assignée à résidence dans la bourgade qui vit naître Jésus n’est pas le pire des sorts, au regard de l’étau qui - cela crève davantage les yeux à chaque visite - se referme sur la Cisjordanie.

Le check-point d’accès à Bethléem s’appelle désormais "terminal": tout un symbole! Des kilomètres de mur au tracé erratique cisaillent le paysage et les colonies métastasent à grande vitesse ce qui reste des territoires palestiniens. Les identités potentiellement meurtrières - juive, musulmane, chrétienne, même - ont des poussées de fièvre, se toisent et s’excluent. Les nœuds, ici, sont devenus tellement inextricables qu’on en viendrait à désespérer du genre humain, s’il n’y avait ces quelques hommes, quelques femmes de bonne volonté qui choisissent de se parler, de se rencontrer, d’œuvrer ensemble pour semer, en ce pays qui ressemble à un champ de mines, des graines d’espérance et de paix.

A l’hôtel où nous nous éternisons, scotchés aux nouvelles de l’espace aérien, les serveurs sourient: "Vous n’êtes pas habitués à l’insécurité, n’est-ce pas?" Ils sont, eux, tellement habitués aux restrictions de circulation, aux attentes interminables, aux décisions arbitraires que leur colère et leur désespoir ne trouvent même plus d’issue. Que pourrions-nous leur répondre, nous qui possédons le sésame des sésames: un passeport européen Encore quelques jours et nous aurons sans doute quitté Bethléem et ses habitants pour regagner ce qui leur apparaît peut-être bien comme un éden.

Un éden, vraiment? Cette involontaire semaine de séjour supplémentaire en dévoile brutalement l’extrême fragilité: un volcan éternue - et c’est le chaos. Et encore, assurent les volcanologues, il ne s’agit pas du volcan islandais le plus dangereux! Ainsi donc, un soubresaut de la nature suffit à clouer au sol des milliers d’avions, des centaines de milliers de voyageurs, désorganise la rentrée scolaire et perturbe presque autant que la grippe les rouages de l’administration. Des plaignants se retrouvent sans avocat, des patients sans médecin, des garages sans dépanneur, tout ça parce qu’un volcan illustrement inconnu de la plupart d’entre nous a " fait un pet ", comme ironise un des "réfugiés" de Bethléem

Depuis l’écroulement des tours jumelles à New York, nous avions appris que notre Occident, si fier de lui-même, si prompt à donner des leçons et à en remontrer aux nations jugées moins développées, que cet Occident était bel et bien un colosse aux pieds d’argile que deux avions suffisaient à mettre groggy. Aujourd’hui, les avions ne volent plus et le boxeur, incrédule, se retrouve à nouveau au tapis - oh, pour quelques jours, mais tout de même Entre les deux événements, moins de dix ans et une crise financière qui a bien failli, elle aussi, sonner le coup de gong final. Combien d’avertissements nous faudra-t-il encore? Quand pourrons-nous comprendre - et accepter, surtout - que le roi est nu et que notre toute-puissance technologique a la fragilité d’un bateau de papier qu’un gosse lance sur l’océan? Elles sont bien sûr formidables, ces technologies - qu’aurions-nous fait, ici, sans GSM ni accès à Internet ? - mais leur extrême vulnérabilité est peut-être bien à la mesure de notre manque d’humilité.

Plus que tout, les Anciens redoutaient l’" hubris ", cet orgueil, cette démesure qui empêche l’être humain d’être conscient de ses limites, qui l’entraîne dans une spirale destructrice dont il ne saurait sortir vainqueur. Combien d’attentats, combien de traders fous, combien de volcans capricieux nous faudra-t-il encore pour que nous consentions à notre fragilité et fassions de celle-ci le terreau pour un vivre-ensemble à hauteur de notre commune humanité?