Trop souvent, l’intégration est vue comme un rapport de force entre majorité et minorité. Il est urgent de le dépasser. Pourquoi ne pas y substituer le principe de la mutation paritaire, certes subjective, mais à double sens ? Une opinion de David Meyer, rabbin, professeur à l’Université pontificale grégorienne, Rome.

Après l’effroi, le deuil et les débordements d’émotions, vient le temps de la réflexion et des questions. Face à l’explosion de barbarie au cœur même de nos villes, commise par des terroristes islamistes, la première tentation est certainement de se pencher sur la problématique du fanatisme religieux et de sa violence. Cette question est de la plus haute importance et mérite des réponses à la hauteur des enjeux.

Pourtant, au-delà de l’urgence, les tragédies nous invitent parfois à repenser plus globalement notre vision du monde et de la société. L’ampleur des événements récents, en France comme en Belgique, serait-elle de nature à modifier le paradigme philosophique sur lequel nos sociétés se construisent ? Face à cette interrogation profonde, l’essentiel est alors de ne pas se tromper de sujet d’investigation. De quels événements parle-t-on ?

Bien en amont des déchaînements de terreur récents, l’évolution de la structure démographique de l’Europe - soudainement au premier plan des préoccupations - devrait nous inviter à l’audace d’une vision nouvelle des fondamentaux de nos sociétés.

"Demography is destiny", disait l’historien Geoffrey Barraclough. Loin de laisser cette affirmation enflammer les mythes apocalyptiques d’une déferlante musulmane sur le Vieux Continent ou d’un choc des civilisations à la Huntington, il me semble plus utile d’y faire face avec lucidité et courage afin de considérer comment les principes cardinaux de notre modèle sociétal pourraient être radicalement repensés à l’aune de cette réalité.

C’est à lumière d’un texte talmudique qu’il me paraît possible d’évaluer la possibilité d’un changement paradigmatique de nos cadres de réflexion. Discutant le cas de l’effondrement d’un immeuble où résidents juifs et non juifs se côtoient dans le quotidien de la vie, les rabbins s’interrogent sur l’identité potentielle d’une victime ensevelie sous les décombres.

Juive ou non juive, telle est la question ! Si la majorité des habitants de l’immeuble sont des Juifs, est-il raisonnable de suivre la règle statistique de la majorité objective et de supposer que la victime est juive ?

Inversement, si les résidents sont majoritairement non juifs, doit-on conclure que la victime l’est également ? Cela a-t-il même une importance, puisque le Talmud enseigne par ailleurs que toute vie humaine doit, par principe, être sauvée ?

Comme à son habitude, le Talmud ose le questionnement et, sans tabou, toutes les pistes sont explorées méticuleusement. C’est alors, au détour d’un cheminement de la pensée, que l’essentiel se révèle enfin.

Shmuel, grand érudit babylonien, nous apprend que "tout résident permanent, quelle que soit son appartenance religieuse et ethnique, doit être considéré comme s’il représentait cinquante pour cent de la population totale" . Dans le contexte précis de la discussion talmudique, cet enseignement est aisément compréhensible.

La vie humaine ne se prête pas aux jeux des statistiques et des rapports de force entre majorités et minortités.

Mais au-delà du contexte immédiat du texte talmudique, c’est toute l’audace d’une pensée capable de bouleversement créatif qui s’offre à nous. En effet, ce que le Talmud affirme n’est autre que le basculement du traitement de la minorité objective vers l’intégration de celle-ci comme parité subjective de la société. C’est le statut même de minorité qui s’évapore sous nos yeux. L’autre, tout en restant défini par son appartenance propre à une identité statistiquement minoritaire, se voit reconnaître la capacité d’influencer et de modifier, à part totalement égale et donc en profondeur, le consensus du référentiel social dans lequel il réside.

Loin de n’être qu’un cadre théorique de réflexion, ce principe talmudique peut être appliqué de façon particulièrement audacieuse à la réalité de l’Europe d’aujourd’hui. Les citoyens européens musulmans, quelle que soit l’origine historique de leur présence, sont évidemment, d’un point de vue objectif, minoritaires. Mais ne faudrait-il pas cesser de se référer à cet aspect statistiquement objectif des faits pour prôner la parité subjective que cette présence musulmane devrait impliquer ?

Une telle parité devrait se traduire dans le concret du quotidien, dans le vécu collectif de la citoyenneté européenne. Puisqu’ils constituent, subjectivement, cinquante pourcents de la population, ce ne serait pas plus aux musulmans de s’adapter aux fondements laïcs de l’Europe qu’à cette dernière de s’adapter au référentiel religieux de l’islam, nouvel héritage commun d’un continent en mutation. Nourriture halal, jours fériés répondant aux aspirations religieuses d’un vécu de l’islam, ne devraient pas être simplement envisagés comme des "options accomodatrices" d’une minorité objective que l’on laisserait pratiquer sa religion marginalement. Il s’agirait plutôt d’y voir l’émergence d’un cadre paradigmatique nouveau, global et en tension créatrice avec la laïcité européenne, s’affirmant comme référentiel pour tous et brisant la conception simpliste d’une majorité intégrante et d’une minorité intégrée.

Le refus d’une telle vision ne fait qu’entériner - même si nous n’osons pas vraiment nous l’avouer - la réalité d’une tyrannie de la majorité, d’une intégration forcée à sens unique vouée très certainement à l’échec.

Face à la réalité de la citoyenneté musulmane en Europe, la pensée juive réfute ce sens unique de l’intégration, expression d’un rapport de force entre majorité et minorité qu’il semble urgent de dépasser.

Pourquoi ne pas y substituer celui de la mutation paritaire, certes subjective, mais à double sens ? Car si l’islam européen d’aujourd’hui a l’obligation d’engager un travail autocritique d’envergure, d’extirper l’antisémitisme qui le gangrène et les fanatismes qui le phagocytent, en intégrant à sa propre réflexion les concepts clés de la laïcité, celle-ci se devrait également de réapprendre les enjeux et les sentiments de la religiosité - en commençant très certainement par cesser de jouer à cache-cache avec son propre héritage chrétien, puis en y intégrant les sagesses et les valeurs de l’islam - afin qu’un message fort d’intégration à double sens puisse enfin avoir une chance de vaincre les communautarismes jusqu’au-boutistes et destructeurs.