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Psychanalyste, membre de l'Ecole de la Cause freudienne, enseignant à la Section clinique de Bruxelles (Institut du Champ Freudien)

En 1926, Freud écrivit un texte d'une actualité toujours saisissante sur «la question de la psychanalyse laïque». Le contexte de la pratique de la psychanalyse, et plus largement des psychothérapies par la parole, est aujourd'hui, en apparence, bien différent. Et pourtant?

Le texte de Freud est motivé par un procès intenté à un de ses plus brillants élèves, Theodor Reik, philologue de formation, pour exercice illégal de la médecine. Freud commence par faire remarquer qu'une telle polémique tient à un «progrès» notoire: on ne s'est jusqu'alors que trop peu soucié, selon lui, de savoir qui pratiquait la psychanalyse! La seule préoccupation de ses adversaires était auparavant qu'on exerçât la psychanalyse. Se soucier de qui la pratique correctement et de sa formation, n'est-ce pas là le signe d'une disposition des esprits infiniment plus favorable à cette discipline?

Freud ne se fait aucune illusion à cet égard: l'exigence de réserver la pratique de la psychanalyse aux seuls médecins constitue à ses yeux l'attaque la plus grave de toutes, car la psychanalyse n'est en rien une pratique médicale, et l'y assimiler, loin d'être une preuve de la reconnaissance scientifique de la psychanalyse, témoigne d'une méconnaissance mortelle à son endroit.

Aujourd'hui, le débat s'est déplacé. Il n'est plus dans l'antagonisme entre psychothérapie et psychiatrie. Médecins et psychothérapeutes, en règle générale, respectent leur travail respectif. Ils collaborent volontiers quand c'est souhaitable; au pire, ils s'ignorent.

Un peu partout en Europe, on s'émeut pourtant de la réglementation du champ des psychothérapies. En France, à la consternation de tout le milieu psy, un projet de loi d'un autre âge a été très récemment voté à l'Assemblée nationale. Il donne lieu en ce moment à un mouvement généralisé de protestation, et à un passionnant débat sociétal sur la place des pratiques de l'écoute, et l'espace de liberté individuelle qu'elles assurent. De grands noms du monde intellectuel - Jean-Claude Milner, Philippe Sollers, Bernard-Henry Lévy, Yves-Charles Zarka, Roland Castro... - se sont émus avec perspicacité de voir cet espace soudainement menacé.

En Belgique, un projet de loi en préparation fait aussi actuellement l'objet d'un débat. Mieux intentionné que son homologue français, n'en doutons pas, il n'en pose pas moins de tels problèmes de fond qu'il ne peut d'aucune manière recevoir l'assentiment des psychanalystes.

Il part, en effet, du présupposé qu'une pratique sérieuse de la psychothérapie repose d'abord sur la formation universitaire: celle du médecin ou du psychologue, mais aussi d'autres professions du champ paramédical ou éducatif, moyennant un complément de formation à définir par un Conseil national de psychothérapies, instance supposée savoir statuer sur cette délicate question. Tout cela est fort beau; seulement voilà: vous n'entendrez jamais aucun médecin ni aucun psychologue, entretenant à la clinique un rapport éthiquement authentique, considérer sa formation universitaire comme une garantie suffisante de sa pratique psychothérapeutique. Chacun d'eux sait que la psychothérapie n'est ni un acte médical, ni une expertise psychologique, ni quelque orthopédie socio-éducative. Chacun d'eux sait aussi que, s'il n'est pas passé lui-même, et fort longtemps, par l'expérience qu'il prétend mener avec d'autres, il expose à des catastrophes et ses patients et lui-même.

Y a-t-il donc lieu d'encadrer légalement le champ des psychothérapies? Rien n'est moins sûr, car des associations existent qui régulent déjà celui-ci, avec des critères de formation exigeants et des sélections sévères, pour ce qui est des psychanalystes tout particulièrement. La mise sous tutelle de ceux-ci par un prétendu Conseil national des psychothérapies aurait tout d'une farce ubuesque. Elle conduirait, en effet, à ce que des psychanalystes de qualité, ni médecins, ni psychologues ou assimilés, comme Theodor Reik, soient disqualifiés, quand les psychologues dits d'orientation analytique n'auraient d'autres garanties à faire valoir que leur titre universitaire.

On objectera qu'en l'absence de toute disposition législative, ce deuxième cas de figure a déjà cours. Sans doute. Raison de plus pour qu'une loi n'encourage pas davantage l'imposture. Le public, à la protection duquel on prétend veiller, serait trompé. Les psychologues y perdraient leur crédit. Quant à la psychanalyse, on aurait tort de se contenter de penser qu'elle en a vu d'autres. Sa place dans la cité est très certainement à repréciser. Elle a tout à y gagner. Un certain nombre s'y emploie.

© La Libre Belgique 2004