Une opinion de Philippe Van Parijs, chaire hoover d'éthique économique et sociale, UCLouvain.

Le 17 août dernier, je visite une école de village en Inde, à une centaine de kilomètres au Nord de Hyderabad. On me demande de quel pays je viens. Je m’attends ensuite à "Where is that ?". Au lieu de cela, j’entends "Oh yes. Flanders, Wallonia, Brussels and the German-speaking Community". Même la représentation garantie des néerlandophones à Bruxelles ne leur est pas inconnue. Explication: une section du manuel de Social Studies intitulée "Belgium and Sri Lanka" oppose une manière intelligente et une manière naïve d’organiser la démocratie dans des pays ethniquement divisés. Conclusion: si les Belges s’entretuent moins que les Sri-Lankais, ce n’est pas du à la douceur de leurs hormones mais à la sagesse de leurs institutions.

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Le vrai courage

Proud to be Belgian ? Alors sans doute un peu. Mais plus tellement aujourd’hui que nous voilà à nouveau coincés dans d’interminables négociations en vue de la formation d’un gouvernement fédéral. Comment s’en sortir ? Faut-il que le gouvernement fasse place au plus grand parti du pays? Cela dépend des conditions qu’il y met et de l’attitude qu’il adopte. Si sa participation requiert un accord — inévitablement bâclé — sur une nouvelle réforme de l’Etat, si elle ne vise pas à gouverner le pays aussi bien que possible mais à démontrer autant que possible qu’il est ingouvernable, la réponse doit être non. Dans ce cas, les partis hésitants ne doivent avoir aucun scrupule à monter dans un gouvernement privé de majorité dans leur région. C’est même leur devoir moral de le faire.

En revanche, si les désaccords à surmonter ne portent pas sur les institutions mais sur les politiques à mener au cours de la législature et si l’on peut compter sur un engagement loyal à servir l’intérêt de l’ensemble du pays, alors la réponse peut être oui. Même quand on dit, voire pense, qu’on n’est d’accord sur rien, on est en fait d’accord sur des millions de choses dont on n’a pas besoin de parler. Il reste qu’il y a des promesses inconciliables sur lesquels les partis qu’il s’agirait d’associer ont fait campagne. La confiance que leurs électeurs leur ont faite mérite qu’ils ne les abandonnent pas trop vite et la concurrence impitoyable que leur livrent les partis qui n’auront pas à se mouiller les y force. Bien sûr, les concessions qu’il faudra finir par faire rendront les politiques pires que si on avait pu en décider seuls. Mais des compromis qui permettent à un gouvernement d’être soutenu par une part plus grande de la population dont il a la charge n’ont rien d’intrinsèquement déshonorant. C’est là souvent que se trouve le vrai courage.

Une tâche ardue

Dans l’une et l’autre hypothèse, cependant, un accord de gouvernement sans réforme de l’Etat ne doit pas verrouiller mais au contraire libérer une discussion en profondeur sur l’avenir institutionnel d’un pays qui en a bien besoin. La mise en route d’une telle discussion est un engagement que peuvent légitimement attendre du nouveau gouvernement tant la N-VA si elle en fait partie que les partis qui prennent le risque d’y monter si elle n’en est pas.

La proposition de confédéralisme binaire de la N-VA devra faire partie de cette discussion. Elle est aujourd’hui présentée comme un substitut à la scission du pays, pas comme un moyen de l’accélérer, et en outre comme une formule qui doit bénéficier à toutes les parties du pays. Mais il faudra que ceux qui la défendent puissent mieux répondre aux objections qui leur sont faites qu’ils n’ont pu le faire lors du débat organisé par Re-Bel en décembre dernier : égal respect pour les peuples des trois régions, banqueroute de la Wallonie, exacerbation fatale de la confrontation binaire.

La transformation de la Belgique en confédération n’est heureusement pas la seule proposition avancée pour assainir nos institutions. J’en ai formulé moi-même un certain nombre, plus ou moins radicales, dans Belgium. Une utopie pour notre temps (Académie royale de Belgique, 2018). Mais il y en a bien d’autres qui n’attendent qu’un espace approprié pour pouvoir fleurir. Parallèlement à la formation et au fonctionnement du gouvernement et avec l’aide des universités et des médias, ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’une vaste entreprise associant des électeurs de tous les partis. Il importe que cette entreprise ne soit pas prise en otage par les partis politiques. Leurs soucis tactiques bien compréhensibles réduiraient rapidement la délibération ouverte à une négociation anxieuse. Et il importe encore plus pour le succès de l’entreprise qu’elle associe d’emblée, de mille manières, des néerlandophones et des francophones pour qu’ils concoctent, discutent, affinen défendentt ensemble des propositions susceptibles d’être acceptables pour tous .

La tâche est ardue. Mais elle est importante pour l’avenir de notre petit bout de planète — et pas seulement pour que les manuels indiens puissent continuer à l’offrir en exemple. Make Belgians proud again? Yes, we can. Et si les politiques n’y arrivent pas, il faut que la société civile les y aide. Qui s’y met ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Make Belgians proud again !"