Opinions

Un hommage de Nicolas Rousseau, ingénieur civil, directeur commercial européen d’une société coréenne, ayant son siège social européen en Belgique.

Dans une société que l’on dit de plus en plus individualiste, il semble plus que jamais important de donner aux jeunes des modèles d’inspiration. À cet égard, qui mieux que Jean Vanier pourrait incarner dans notre société cet exemple d’engagement et de dévouement pour une noble cause dont la jeunesse d’aujourd’hui, comme celle d’hier et de demain, éprouve un besoin vital ?

Ce mardi 7 mai 2019, Jean Vanier nous a quittés. Il laisse derrière lui une œuvre immense, une œuvre d’humanité, de service et de tendresse qui continuera de vivre après lui. C’est Jean Vanier qui fonda, dès 1964, les premières communautés de l’Arche, où cohabitent des personnes valides et d’autres avec un handicap mental. À travers sa vie et son service auprès des personnes porteuses d’un handicap, il a montré que c’est en ouvrant son cœur aux plus faibles que soi, aux plus vulnérables, que l’on grandit soi-même, que l’on s’éveille à la compassion et à l’amour. "Le secret est toujours dans la descente, et non la montée, déclarait-il dans un entretien à Aleteia. C’est accepter qu’on est fragile."

Jean Vanier naît le 10 septembre 1928 à Genève. Il rejoint à 13 ans la Marine Royale Britannique durant la Deuxième Guerre mondiale et participe en 1945 à l’accueil des survivants des camps de concentration à Paris, dont il gardera un souvenir marquant. Il obtient son doctorat de philosophie en 1962 et c’est à partir de 1964, quand il constate les conditions de vie difficile dans les asiles psychiatriques, qu’il décide d’habiter avec quelques personnes handicapées mentales. Ainsi naît l’aventure de l’Arche.

Rendons hommage à Jean Vanier

Plus que jamais, il convient aujourd’hui de rendre hommage à Jean Vanier en sensibilisant nos sociétés à la question du handicap, et en transformant le regard de nos contemporains sur la fragilité. Il ne s’agit pas tant de se demander ce que l’on peut faire pour aider les personnes porteuses de handicap que de prendre conscience de la richesse que l’on peut recevoir d’elles.

C’est grâce à des personnes telles que Jean Vanier que notre regard sur ces personnes a changé. Lorsqu’il fonde les premières communautés de l’Arche, le handicap mental est tabou. On relègue dans les asiles psychiatriques ceux que l’on ne peut accepter et encore moins inclure dans la société. On a mis fin depuis, et heureusement, à cette ghettoïsation du handicap, et de plus en plus on prône non plus seulement l’intégration mais l’inclusion de ces personnes dans notre sphère de vie. Cette évolution des mentalités constitue déjà un progrès dont on ne mesure pas toujours bien l’ampleur.

Rendons hommage à Jean Vanier et remercions les milliers de bénévoles qui ont œuvré à sa suite et qui œuvrent encore aujourd’hui à changer notre regard sur la fragilité et à l’accueillir. Plaçons au centre de notre société la vertu de compassion qu’a si bien incarné Jean Vanier. "Être compatissant, ce n’est pas pleurer, c’est aider les gens à se mettre debout (1)." À sa suite, continuons à aider les personnes à se mettre debout. Les associations qui œuvrent à cela, en servantes du bien commun, sont légions. Elles constituent le cœur et les poumons d’une société basée sur le don de soi et la tendresse.

Nous grandissons de nos différences.

Je suis convaincu que nous grandissons de nos différences. Dans notre société, souvent nous sommes tentés à guider nos actions sur base d’a priori, sur base de standards établis. Nous oublions que chacun d’entre nous porte une valeur et c’est la somme de toutes ces valeurs qui font progresser notre bien commun, quelles que soient nos différences. Jean Vanier nous a appris l’importance de l’inclusion de ces différences. J’en ai été moi-même fort touché récemment lors de Forum sur le handicap et l’autisme. Ces moments de partage d’expérience ont clairement mis en évidence ce défi d’inclusion sociale que rencontrent ces personnes porteurs d’handicap. Nous nous donnons bonne conscience en créant des structures d’accueil, souvent mal adaptées et nous en oublions l’essentiel… Ce besoin d’inclusion sociale, ce besoin de se sentir "utile" à la société. J’ai été bluffé par les témoignages, qui ont mis en exergue cette mise à l’écart de la différence, pourtant essentielle au développement de notre société. Étant moi-même directeur européen d’une société internationale, je vis quotidiennement la richesse sociale de cette inclusion des différences, notamment culturelles. Aujourd’hui, plus que jamais, le capital humain est la fondation essentielle pour une croissance de toute structure. Il serait primordial de concevoir des projets sociétaux, un cadre, qui tiennent compte, rassemblent et profitent de ces différences, porteuses de création de valeur.

Le handicap, une priorité politique le 26 mai ?

Nous pouvons noter que la question du handicap est de plus en plus incorporée dans les programmes politiques des différents partis. Ce qu’on appelle le handistreaming, qui consiste à intégrer la dimension du handicap dans tous les domaines de la politique publique d’une manière transversale et préventive, se généralise de plus en plus, aux niveaux régional et fédéral. Un plan fédéral handistreaming a notamment été approuvé en juillet 2016. Dans le cadre de ce plan d’action, chaque ministre ou secrétaire d’Etat s’engageait à intégrer la dimension du handicap dans un certain nombre de stratégies politiques. Mais il faut plus que cela : la question du handicap devrait enfin être une priorité politique d’inclusion sociale. En appliquant le principe de subsidiarité, le politique peut et doit s’appuyer sur la société civile et notamment sur des associations telles que l’Arche, pour accompagner ces familles et placer l’accueil de la fragilité au cœur de notre société. Car il est certain que le politique ne peut se substituer totalement à la générosité de chacun et chacune d’entre nous.

Rendons hommage à Jean Vanier. Nous avons tous, à notre petit échelon, notre petit jardin à cultiver. "Nous avons tous un cœur vulnérable, capable d’aimer et d’être aimé, disait Jean Vanier à propos de la spiritualité de l’Arche. Nous pouvons tous grandir dans l’amour en nous libérant progressivement des prisons qui nous enferment en nous-mêmes". Oui… Nous grandissons de nos différences !

Pour en découvrir davantage sur la personnalité de Jean Vanier, n’hésitez pas à visionner le très beau film qui lui rend hommage, sorti début 2019 et intitulé : "Le Sacrement de la tendresse".

(1) : J. VANIER, Jésus Vulnérable, édition Salvator, 2015.