Opinions Nous n’avons pas besoin de quatre conservatoires en Communauté française alors qu’il n’y a plus de cours de musique à l’école. Investissons plutôt dans la base, sans laquelle il ne peut y avoir de sommet. 
Une opinion de Charlotte Messiaen, professeur de musique, chef de chœur.

Une info apparemment réjouissante est apparue dans mon journal préféré en décembre 2017 : le Conservatoire royal de Bruxelles va être restauré ! Nous aurons à terme en Communauté française pas moins de quatre conservatoires en ordre de marche : Bruxelles, Liège, Mons et Namur.

Six mois après la parution de cette grande nouvelle, soit le 28 juin 2018, la même Libre Belgique lançait un débat sur la question : faut-il enseigner La Brabançonne à l’école ? Un professeur de secondaire répondait négativement, expliquant qu’il n’y a plus de cours de musique à l’école depuis au moins trente ans, et donc plus personne qui soit capable d’enseigner fût-ce l’hymne national, dans les classes. Et il avait raison… Les écoliers qui ont accueilli Philippe et Mathilde lors de leur Joyeuse Entrée à Wavre leur ont chanté Frère Jacques !

On a donc quatre établissements supérieurs d’enseignement musical, mais il est impossible de faire apprendre La Brabançonne à nos enfants.

Formation d’incultes

C’est dire si la pyramide de notre vie musicale est mal conçue : alors que personne ne se préoccupe de la base, tous les efforts sont portés au niveau du sommet, soit le Concours et la Chapelle musicale Reine Élisabeth et les Conservatoires royaux, ces arbres qui cachent le désert.

Déjà, les effets de cette politique maladroite se font sentir : il n’y avait pas un seul candidat violoncelliste belge au dernier Concours Reine Élisabeth. Là où il n’y a pas de base, il ne saurait y avoir de sommet.

Logiquement, les enfants musicalement incultes deviennent des adultes incultes et désertent les salles de concert. En Communauté française de Belgique, région de 5 millions d’habitants environ, seuls 5 pour cent de la population, soit 250 000 personnes environ ont accès à la musique classique. Pour qui les lauréats de nos quatre Conservatoires vont-ils jouer ?

Le compositeur et pédagogue hongrois Zoltán Kodály (1883-1967) a mis au point à partir de 1947 une "Méthode" d’enseignement musical à l’école, qui fait de nombreuses références au répertoire musical, justement pour donner aux enfants le désir d’écouter les grandes œuvres. Cet homme génial n’a jamais caché, qu’outre l’envie de faire profiter à tous des bienfaits de l’éducation musicale, il souhaitait former un public pour les concerts, et partant, donner du travail aux jeunes virtuoses diplômés de l’Académie Fransz Liszt. Et cela marche ! Les salles de concert en Hongrie ne désemplissent pas et la musique fait partie de la vie des gens.

Chez nous, le niveau de culture musicale de la jeunesse est lamentable. Dit plus clairement : nos jeunes ne s’intéressent pas à la musique car on ne les intéresse pas à la musique. Même les interventions des Jeunesses musicales proposent désormais essentiellement de la chanson française, ou des musiques du monde. Est-ce leur rôle ? En 1985, les mêmes Jeunesses musicales avaient alerté l’opinion sur le fait que 92 % de nos enfants quittaient l’école primaire sans avoir jamais chanté. Or les instituteurs d’aujourd’hui se recrutent parmi ces enfants qui n’ont jamais chanté ni goûté une œuvre musicale. Les pauvres, ils n’ont donc pas grand-chose à transmettre dans ce domaine.

Dans La Libre Belgique, l’agenda des concerts classiques est de plus en plus ténu. Par contre les festivals pop font le plein de jeunes, venus consommer sans effort la musique à la mode.

Niveau à la baisse

L’éducation musicale est essentiellement confiée à notre réseau d’Académies de musique, riche d’une centaine d’établissements. Mais les Académies de musique voient, elles aussi, leur niveau baisser. D’abord, parce que la durée de tous les cours a été rabotée, aussi parce que faute d’enseignants diplômés, on engage n’importe qui dans certaines matières, et parce que la musique de variété a envahi les classes, individuelles et collectives, au détriment du répertoire.

Aussi parce que les enfants d’aujourd’hui sont distraits par mille sollicitations. Or la pratique musicale implique, outre le talent, de la patience, de la détermination et beaucoup de travail. On peut considérer que seuls 1 000 jeunes terminent des études instrumentales ou de chant ou de discipline parlée chaque année pour l’ensemble de nos 100 académies. Parmi eux, un dixième seulement souhaitera faire des études musicales dans un Conservatoire.

Dès lors, on peut se poser la question : a-t-on vraiment besoin de quatre établissements pour accueillir cette centaine de nos élèves qui s’y présentent annuellement ? À remarquer que certains de nos Conservatoires ne se justifient que par le nombre d’étudiants étrangers, celui de Bruxelles en particulier.

Trois classes de direction d’orchestre ?!

A-t-on vraiment besoin de trois classes de direction d’orchestre, alors qu’on a si peu d’orchestres ? Quatre classes d’orgue, quand certaines ne comptent qu’un seul élève, etc.

A-t-on les moyens humains d’équiper ces quatre institutions en professeurs de haut niveau dans toutes les disciplines ?

Ne vaudrait-il pas mieux avoir un seul conservatoire, mais qui serait vraiment de qualité ?

La France, qui compte 60 millions d’habitants, n’a que deux Conservatoires nationaux, l’un à Paris, l’autre à Lyon, et la Hongrie, avec ses dix millions de mélomanes, n’a qu’un Conservatoire, l’Académie Franz Liszt de Budapest.

Par contre, ces pays comptent des établissements diversifiés, qui forment des professeurs d’écoles de musique, des professeurs de musique pour les écoles primaires ou secondaires, des animateurs musicaux et des chefs de chœur. Sans parler des lycées musicaux et autres filières mixtes préparant à la fois à l’enseignement de la musique et d’une matière au choix.

Chez nous, il y a les académies, qui relèvent de l’activité "socioculturelle" de loisir, et les Conservatoires royaux, censés former des virtuoses professionnels. Et rien entre ces deux niveaux.

Rénover les bâtiments de la rue de la Régence, oui, mais faisons-en plutôt une école normale musicale ! Ne devrait-on pas en effet se préoccuper d’abord et sérieusement de la base de la pyramide, la formation de nos instituteurs ? Ceux qui feront aimer la musique à nos enfants. Qu’enseigne-t-on à nos futurs maîtres ? Qui sont les professeurs de musique des écoles normales ? Sont-ils formés eux-mêmes ? Quel est le suivi de cet enseignement ? Que risque un enseignant qui ne fait jamais de musique en classe ? A-t-on le droit d’élever un enfant sans musique quand on sait les bienfaits que cette pratique apporte ?

Cacophonie

Il faut remarquer que ces trois dernières années ont vu les gouvernements néerlandais, français, hongrois et allemand libérer des budgets considérables pour la formation musicale à l’école. Chez nous, le Pacte d’excellence est idéalement évasif sur cette question ! Remettre la musique à l’école semble un chantier impossible pour nos ministres successifs.

Nous appelons de nos vœux une instance qui organiserait une certaine cohérence et une vue globale dans l’enseignement de la musique en Communauté française. Car la multiplicité des niveaux de décision, plaie de la Belgique communautarisée, est en grande partie responsable de l’actuelle cacophonie.