Une opinion d'une enseignante dans une école secondaire.

Dans les semaines qui se sont écoulées, la direction de l’établissement secondaire où je travaille a appelé, un par un, tous les élèves de rhéto afin de fortement les dissuader de reprendre le chemin de l’école. Je suis trop naïve, je pensais que la Fédération Wallonie-Bruxelles s’était entourée d’experts pour organiser la reprise des cours ce 18 mai… Ma direction est apparemment plus qualifiée que ces derniers. Comme elle nous le répète souvent, "elle sait ce qu’elle fait". La direction a donc forcément raison.

Pourquoi l'avoir caché aux enseignants ?

Si cette décision de contourner l’avis fédéral était si légitime, pourquoi l’avoir fait dans le dos des enseignants ? Officiellement, ma direction prépare la rentrée, elle nous communique par mail qu’elle "y travaille d’arrache-pied". Et pour cause, ça a dû en prendre du temps de téléphoner personnellement à la petite centaine d’élèves inscrits en rhéto… Mais ça, bien sûr, elle ne le dit pas dans les mails. Je l’ai appris en communiquant avec les jeunes, lorsque je travaille avec eux à distance pour entretenir leurs acquis, pour les maintenir dans une logique scolaire. "Madame, à quoi ça sert de faire les exercices que vous nous envoyez ? J’ai eu la direction au téléphone, elle m’a déconseillée de revenir à l’école. Elle a dit que ça ne changerait absolument rien à mes résultats et que de toute façon, on n’apprendrait pas grand-chose en si peu de temps". De l’autre côté de mon écran, je ne sais que dire. Je me sens stupide… Elle a raison la p’tite, les exercices ne servent à rien, mon travail ne sert à rien… En fait, je ne sers à rien.

La rentrée prise au sérieux

Je prends certainement trop mon rôle à cœur. On l’entend partout que c’est dangereux de renvoyer les mômes à l’école. Ils vont se chopper le corona et le transmettre à leurs grands-parents… Elle a raison, dans le fond, ma direction. Et puis, j’ai voulu envisager la question par moi-même. Je me suis renseignée sur les conditions inhérentes à la réouverture des écoles. Je suis tombée sur plusieurs documents : la très fameuse circulaire 7550, éditée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, la "check-list" construite de concert par les syndicats, les fédérations de PO et les représentants de parents. J’ai pris connaissance des commentaires de Caroline Désir, la ministre de l’Enseignement. Je les ai lus avant de me faire un avis sur la question. Et, surtout, j’ai vu les aménagements mis en place dans mon propre établissement, approuvés par un conseiller en prévention et les organes de concertation. Et là, j’ai compris que la question de la sécurité a vraiment été prise au sérieux. Et pour cause : des groupes d’élèves réduits, des lignes adhésives rouges sur le sol tous les mètres et demi pour garantir la distance entre les individus, des affiches omniprésentes pour rappeler les consignes sanitaires, des itinéraires différents pour chaque groupe afin d’éviter les croisements, des checkpoints aux différentes entrées surveillés par un membre du personnel chargé de distribuer masque et dose de gel hydroalcoolique, des classes vidées de tout leur matériel, où seules subsistent les tables et les chaises. Des dames d’ouvrage sans cesse sur le qui-vive pour nettoyer, frotter, désinfecter… Encore et encore… Elles aussi sont de véritables héroïnes.

Et les élèves en difficulté ?

Un second argument est fréquemment proféré par les opposants à la reprise des cours : "ils vont vraiment apprendre quelque chose, les élèves, en revenant huit fois à l’école ?" Et ce raisonnement n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd : non contente de freiner le retour des rhétos sur les bancs de l’école, ma direction a catégoriquement refusé que mes collègues organisent l’accueil des élèves en difficulté. Je ne suis qu’une petite enseignante, je ne dois pas bien avoir compris le problème… Je pensais pourtant avoir lu dans la presse qu’une volonté ministérielle était d’apporter "une attention particulière […] aux élèves en difficulté scolaire […] Les équipes éducatives sont invitées à identifier, au sein de chaque groupe-classe, quelle que soit l’année d’étude, les élèves qui doivent faire l’objet d’un suivi spécifique en raison de difficultés scolaires ou de besoins d’apprentissage particuliers." Vous pensiez que la dimension pédagogique était au cœur des décisions dans l’école de votre enfant ? Ce n’est pas le cas partout apparemment…

En outre, il y a un argument de taille que je n’ai pas encore évoqué. Il serait anxiogène pour les enfants de sixième primaire et les adolescents de rhéto de voir leur école transformée en une succursale de Guantánamo. Je crois que les défenseurs de cet argument n’ont pas bien ouvert leurs yeux en allant faire leurs courses : les mesures de protection sanitaires sont devenues une réalité quotidienne… Et puis franchement, n’est-ce pas plus traumatisant de considérer que le seul événement qui marque la fin des primaires ou des secondaires est de se rendre dans une école vide, pour remplir à la sauvette un sac en plastique avec toutes les affaires qui ont marqué votre vie d’élève, avant de quitter les lieux sur la pointe des pieds ?

Vous usurpez un rôle qui n’est pas le vôtre

Voilà… J’avais besoin de trouver un lieu où vider mon sac, puisque ma direction a fait taire ses enseignants. Elle a profité de la situation pour prendre les plein pouvoirs (je sais, d’autres l’ont fait avant elle…) J’avais besoin d’exprimer que les valeurs sur lesquelles j’ai construit mes dix ans de carrière sont bousculées. Si je me rends en classe depuis tout ce temps, dans des conditions qui ne sont pas toujours évidentes, c’est que je pense que j’ai un rôle à jouer dans le développement de mes ados. Je suis persuadée que, dans les conditions de crise actuelle, ce rôle est d’autant plus important… Ma direction a-t-elle pensé une seule seconde à ses familles entassées dans un appartement ? (J’enseigne dans un établissement qui accueille énormément de jeunes issus d’un milieu socio-économique défavorisé). A ces gamins coupés du monde, de leur famille, de leurs amis (et Dieu sait s’ils sont importants à cet âge-là…) ? Notre rôle est avant tout d’accompagner nos élèves, de les écouter, d’amorcer avec eux un retour à la normalité.

Chers membres de l’équipe de direction, vous m’empêchez d’exercer mon métier. Et en voulant prendre la place des experts et des décideurs politiques, vous usurpez un rôle qui n’est pas le vôtre.