Une opinion d'Emmanuel Véron, enseignant-chercheur - Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC et d'Emmanuel Lincot, spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut Catholique de Paris.

Le 1er octobre, jour anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine en 1949, Xi Jinping a prononcé un grand discours qui s'est adressé, une fois de plus, un satisfecit général à la nation sur fond de défilé martial. Mais la RPC se trouve dans un isolement diplomatique grandissant et la société chinoise se lézarde, conséquence d’une crise économique sans précédent provoquée par la pandémie.

Le chômage est endémique et le pays est en proie à une grave pénurie alimentaire. Last but not least : les troubles ethniques aux marges (Mongolie intérieure, Tibet, Xinjiang) s’ajoutent aux risques de conflits avec l’Inde et Taïwan.

La présidence belligène de Xi Jinping

La paranoïa structurelle et la concentration du pouvoir autour de Xi Jinping se sont continuellement exacerbées depuis son arrivée au pouvoir en 2013. Sa posture conciliante vantant l’attachement de son pays aux principes du multilatéralisme comme au développement écologique (une posture chaque jour infirmée par la pollution des océans et des sols et par la déforestation que la RPC met en œuvre sur tous les continents) ne doit en rien faire illusion.

D’une part, Xi Jinping a, en quelques mois, ruiné le crédit à l’international dont la Chine s’était progressivement mise à bénéficier depuis le lancement des réformes de Deng Xiaoping à partir de 1979, et accéléré une forme nouvelle d’isolement diplomatique. La crise de Hongkong a d’ailleurs rappelé avec force que la culture politique du PCC n’a pas changé d’un iota depuis les massacres de Tiananmen (1989). La Chine est entrée dans une phase qui, à terme, pourrait être comparable à celle de l’Iran dans l’association délétère d’une diplomatie des otages, de la propension de ses représentants à menacer sans ménagement leurs interlocuteurs (comme en France, en Tchéquie ou en Australie) et in fine de l’accélération de son isolement qui pourrait se révéler aussi dommageable pour la RPC que pour l’ensemble de ses partenaires.


D’autre part, la Chine est animée d’un puissant sentiment de revanche face à l’Occident. C’est même l’un des piliers de sa stratégie d’hégémonie. Pékin est longtemps passé maître dans l’emploi d’un double langage que les opinions occidentales ont su enfin percer à jour. Les intentions prédatrices de cet État-Parti, les déclarations bellicistes de diplomates et de médias nationaux, ainsi que les intimidations militaires ne se sont pas atténuées, si bien que les Européens ont fini par en saisir la menace.

Les grandes instances internationales sont désormais, pour beaucoup d’entre elles, sous l’influence de Pékin. Loin d’en réfréner l’action, l’ONU est devenue, malgré elle, le porte-voix du régime. Cette situation est pourtant réversible.

"Un État seul n’est jamais en bonne compagnie"

Ce constat, signé Paul Valéry, s’applique tout à fait à la Chine d’aujourd’hui. Sa diplomatie a fait naufrage.

La RPC s’est rapprochée de pays à risques (Corée du Nord, Pakistan, Iran, Cambodge, Myanmar…), d’une santé déjà fragile et dont l’insolvabilité se retournera inévitablement contre elle.

Son partenariat avec la Russie, dans ses prolongements turcs en Méditerranée comme au Moyen-Orient, accroît la fracture qui oppose des logiques impériales à celles des États-nations que Pékin convoite car ils sont encore riches et possèdent des capacités technologiques qu’elle ne maîtrise pas. Les cartes sont par ailleurs rebattues puisque les Émirats du Golfe reconnaissent à présent Israël tandis que l’ensemble des pays musulmans non arabes se tournent à la fois vers Moscou et Pékin.


Pendant ce temps, une sorte d’endiguement de la Chine est mis en place par la puissance américaine, spécialement en Asie orientale où la RPC est déjà contenue jusqu’à ces avant-postes que sont le Japon, Taïwan et le Vietnam. Donald Trump a, en effet, décidé de renforcer les liens des États-Unis avec chacun de ces pays. C’est un choix stratégique. Qu’il soit réélu ou non, Donald Trump a une vision pour les États-Unis. Il se projette sur un temps long qui, bien au-delà de sa personne, signe un coup d’arrêt à la permissivité dans les choix qui caractérisaient ceux de ses prédécesseurs concernant la Chine. Sa personnalité, mais aussi les membres de son entourage proche, n’y sont pas étrangers. Le contraste avec la France est de ce point de vue saisissant.

Quelle politique chinoise pour la France ?

Il n’y a pas de sinologue à l’Élysée depuis l’élection d’Emmanuel Macron. En revanche, le choix a été fait jusqu’à très récemment, et curieusement assumé par les néo-gaullistes (de Jacques Chirac à Jean‑Pierre Raffarin), de concéder à la Chine un statut d’exceptionnalité – et ce, dans tous les domaines. Que ce soit sur la question des droits de l’homme, les transferts de technologies, le pillage d’informations confidentielles dans les industries et les laboratoires français, la répression contre les individus… On peut raisonnablement s’interroger sur ces largesses.

Dans le même temps, Taiwan est resté l’angle mort des diplomaties française et européenne. À tort. Car s’il est un point où la France et l’Europe sont attendues, c’est bien celui de la démocratie. Et il a plus d’une fois été démontré que l’alliance entre démocraties peut rapporter davantage qu’une alliance entre des démocraties et une dictature. Mais n’est-il déjà pas trop tard ? Les ambassades chinoises, dans l’ensemble du monde occidental, ont tissé leur toile. S’appuyant sur des associations aux appellations iréniques, elles peuvent désormais mobiliser les diasporas, influencer des décisions, recourir à des lobbys, voire porter chez l’adversaire des coups s’apparentant à des insurrections urbaines, comme récemment à Paris.

Le Front uni (organe du PCC agissant notamment à l’international en matière de propagande et de subversion) qui siège à deux pas du pouvoir central pékinois est devenu nettement plus actif au cours de ces dernières années : renseignement, subversion, instrumentalisation de la diaspora et des opinions publiques.


Une démocratie ne peut tolérer les campagnes de déstabilisation ou les menaces que font peser les autorités chinoises sur des familles tibétaines ou ouïgours réfugiées en France ou dans le reste de l’Union européenne, et demain à l’encontre de ressortissants taiwanais ou hongkongais. Les moyens de coercition existent. L’État et ses représentants vont-ils oser y recourir ?

Bruits de bottes en Asie

En parallèle de la gestion de crise de la Covid-19, le Parti-État s’est livré à une démultiplication des gesticulations militaires tout autour de sa périphérie territoriale, spécialement dans trois espaces : à Taiwan, en mer de Chine méridionale et enfin dans la zone frontalière avec l’Inde.

Depuis la fin août, Pékin a intensifié ses intimidations à l’encontre de Taiwan. Mi-septembre, la Chine populaire ne reconnaît plus la ligne médiane dans le détroit de Taïwan et fait décoller successivement plusieurs avions de combat (J-10, J-11), chasseurs bombardiers (J-16), bombardiers stratégiques (H-6) et avions de lutte anti-sous-marine (YQ-8), alors que ses navires entourent l’île. Le scénario d’une prise de l’île par les troupes communistes n’a jamais été aussi plausible.


En Inde et dans l’espace maritime au sud de la Chine, les tactiques sont similaires. Le déploiement de Rafale depuis l’Inde et de navires américains fait contrepoids à la tactique chinoise. Si la guerre n’a jamais été aussi proche depuis l’ouverture économique chinoise, la situation en interne est probablement bien plus chaotique qu’il n’y paraît.

Une situation économique préoccupante

Premièrement, Xi Jinping promeut un supposé nouveau schéma économique appelé "double circulation". Ce système devrait favoriser la consommation intérieure et le développement à l’international des technologies chinoises, tout en réduisant la dépendance extérieure (chaînes d’approvisionnement). Ce sujet n’est en réalité pas nouveau. L’ancien tandem Hu Jintao–Wen Jiabao avait déjà promu l’idée d’une transition vers la consommation intérieure. Le ralentissement économique interne, la chute de la demande internationale et la guerre économique, en plus du confinement, ont provoqué un recul sans précédent du PIB chinois. La difficile relance de l’économie privilégie sans surprise les géants nationaux et incite de manière autoritaire le secteur privé à collaborer (y compris à l’international) avec le Parti-État.

Deuxièmement, le bras de fer sino-américain dans le domaine des technologies, en particulier des semi-conducteurs, affecte durement l’économie de la RPC et sa puissance stratégique. La Chine est, en effet, fortement dépendante de la disponibilité des composants. Le scénario d’une "récupération" de Taiwan par la force s’expliquerait en partie par le sujet des semi-conducteurs : l’île possède en la matière des savoir-faire et des technologies (destinées entre autres aux États-Unis), notamment avec l’entreprise TSMC. Le récent incendie majeur du centre de R&D de Huawei à Dongguan (proximité de Shenzhen) est un coup dur supplémentaire pour le géant chinois.

Plus la Chine avance dans son expérience de puissance au sein du système international, plus le double phénomène de rigidité/fermeture en interne et d’expansion prédatrice en externe se manifeste. N’oublions pas que ce pays qui vient de fêter son 71e anniversaire a annoncé depuis longtemps sa volonté de posséder la première armée au monde en 2049, pour ses cent ans. Il est vital pour l’Europe et le monde de veiller à ce que Pékin ne s’impose pas comme un modèle, que ce soit par la force ou par la ruse.

Cet article a initialement été publié sur The Conversation.