Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur.

Notre dépendance au smartphone n’est en rien le résultat du hasard. Elle résulte de la volonté des créateurs des réseaux "sociaux". Restons prudents : ces pirates de l’attention jouent sur nos fragilités.

Dans les années 50, un psychologue de l’université de Harvard, J.-F. Skinner, a fait des recherches importantes sur l’apprentissage des rongeurs. L’une de ses expériences, connue sous le nom de "boîte de Skinner", lui a permis une découverte majeure sur la manière dont ces animaux se comportent.

Le principe en est simple : un rat est mis dans une cage équipée d’une manette qui, aussitôt actionnée, fait tomber un granulé de nourriture. La première chute de granulé ne peut être qu’accidentelle, provoquée par un choc entre le rat et la manette. Très vite cependant le rongeur comprend le système et développe l’habitude de heurter le levier quand il a faim.

En grand adepte de la psychologie behaviouriste, Skinner trouva là un argument supplémentaire pour conforter sa conviction : le comportement d’un être vivant peut être compris en analysant ses réactions à des stimuli variés. Mais il remarqua également que si le rat reçoit un granulé identique à chaque coup donné au levier, il ne tapera que s’il veut manger. L’animal a le sentiment de maîtriser la situation, ce qui l’apaise.

Récompense variable

Skinner eut alors l’idée de faire varier la "récompense". Et voilà le même mécanisme qui fait tomber parfois un granulé dans la cage, parfois plusieurs en même temps, mais parfois… aucun granulé du tout ! Le résultat est surprenant. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’incapacité du rat à prédire la conséquence de son coup de patte ne le décourage pas. Bien au contraire, cela l’excite, et il se met à frapper de plus en plus souvent, même quand il n’a pas faim ! La récompense variable fait agir l’animal de manière compulsive, il devient "accro au système", plus obsédé par la manette que par la nourriture.

Les concepteurs de ce qu’on appelle les réseaux "sociaux" ont dû s’inspirer des travaux du psychologue américain. Selon certains chercheurs en sciences cognitives, Facebook ou Linkedin ne sont même rien d’autre que des boîtes de Skinner numériques dans lesquelles nous, pauvres rats, n’agissons plus vraiment de façon raisonnée ou contrôlée. Car les réseaux sociaux sont ainsi faits qu’ils nous récompensent de manière variable pour que nous passions également de l’habitude à la dépendance…

Quand on s’y connecte, on ne sait en effet jamais ce qu’on va recevoir. Parfois il y a plusieurs notifications, mais parfois il n’y en a pas, parfois elles sont agréables à lire, parfois non, venant de personnes connues ou inconnues.

De même, deux clics consécutifs sur le même bouton "accueil" donnent des informations pourtant différentes. Ce côté imprédictible nous rend curieux et nous fait cliquer encore et encore, même lorsque nous n’avons plus faim…

Technologie et psychologie

Plus globalement, notre dépendance au smartphone n’est en rien le résultat du hasard. Une application à succès contient autant de savoir technologique que de pouvoir psychologique car des professionnels y mixent algorithmes et neurosciences pour créer de l’addiction chez l’internaute.

Quand vous êtes sur un écran, pensez qu’il y a de l’autre côté quelques centaines d’experts qui sont payés pour essayer de vous faire perdre votre maîtrise, de décider à votre place ce qui est important, de vous pousser à agir sans trop réfléchir.

Sur Internet, ce n’est pas l’intention, c’est l’attention qui compte. C’est elle qui a de la valeur, c’est elle qu’il faut attirer immédiatement, attraper fermement, attacher longtemps. Si pour l’utilisateur, la valeur d’une application est dans ce qu’elle permet de faire, pour celui qui l’a développée elle est dans le temps d’attention qu’elle génère. Et certains sont prêts à tout pour le faire croître.

Les pirates de l’attention se comportent comme une compagnie d’électricité qui ferait en sorte que vous oubliiez d’éteindre les lampes. Peu importe que l’attention se porte sur du vrai ou du faux, de l’utile ou du superflu. La seule chose qui les intéresse est ce qu’ils pourront revendre : les données à propos des goûts, des habitudes et des préférences de chacun. Leur stratégie tient donc en trois mots : captiver, capter et capturer.

Les algorithmes de suggestions et de recommandations d’Amazon sont ainsi lucratifs parce qu’ils génèrent des achats, mais aussi parce que le client reste plus longtemps connecté. Contrairement à ce qui se passe dans une galerie commerciale, chez Amazon, même un client qui n’achète rien rapporte de l’argent…

Attention à vos clics !

Quand on dit à quelqu’un de "faire attention", ce peut être

1) Une demande de maintenir sa concentration sur une même chose. "Fais attention aux fautes d’orthographe !"

2) Une demande au contraire de se concentrer tout à coup sur autre chose. "Fais attention à la poutre !"

La première attitude est l’attention profonde, soutenue et endurante nécessaire pour étudier ou accomplir un travail. Elle peut avoir une grande envergure, comme chez une personne qui "fait attention aux autres".

La deuxième est l’attention intense, rapide mais éphémère, activée face à une situation inattendue à laquelle il faut réagir rapidement.

Les deux formes sont complémentaires. Quand on reçoit La Libre, on peut la parcourir rapidement en attention intense, et puis y revenir en attention profonde pour lire les articles repérés.

Mais toutes deux peuvent nous échapper et les pirates de l’attention jouent sur nos fragilités. Leur stratégie est simple : faire perdre aux internautes le contrôle de leur attention intense pour orienter ensuite leur attention profonde…

Le patron de Netflix n’a-t-il pas déclaré que son seul vrai concurrent était… le sommeil ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Les pirates de l’attention"