Une opinion de Jean-François Horemans, Alain Schmidt, Huguette Desmet, Jean-Pierre Pourtois, Professeurs-chercheurs.

Il faut ne rien avoir compris au concept de résilience pour le qualifier de "bonheur palliatif". En médecine, l’aspect palliatif intervient lorsque le combat contre la maladie ne présente plus de perspective, lorsque la mort est inéluctable.

À l’opposé de cette défaite en rase campagne se dresse le concept de résilience qui permet de nourrir l’espoir peu importe les circonstances adverses.

Il ne relève d’aucun délire mais il appartient sans doute au domaine de la folie.

Nos vies sont, après tout, le résultat continu d’une succession ininterrompue de probabilités.

Il faut être fou pour penser qu’elles nous seront toutes favorables.

Il faut être fou pour percevoir ici et là les braises et les tuteurs de résilience sur lesquels nous appuyer pour écrire une nouvelle strophe de notre existence.

Il faut être fou pour s’entêter à se reconstruire lorsque le sort s’acharne.

Mais cette folie est nécessaire.

À tout prendre, elle n’est pas plus délirante que la modélisation mathématique improbable que représente chaque parcours de vie.

Quelques exemples

L’opinion de Thierry Ribault semble ignorer que la résilience est à l’origine de multiples développements, notamment, artistiques. Van Gogh et Salvator Dali n’en sont que deux exemples.

Les propos de Thierry Ribault donnent à penser qu’il s’appuie sur une conception de la survie au sein de nos sociétés qui existait jusqu’à la Révolution française. Notre monde a fort heureusement évolué. Nous avons, depuis, cessé de regarder l’avenir dans le rétroviseur.

Si l’on croit cet auteur, toute approche psychologique a ses limites, il faut savoir affronter ses peurs, il faut s’interroger sur les origines de toute catastrophe. Quant à la résilience, elle peut devenir une imposture.

Il aurait raison si nous nous situions toujours sous l’Ancien Régime mais aujourd’hui, ses propos portent à faux. Où sont les idées pertinentes ? Face à l’épreuve, comment nous redresserions-nous si, à le suivre, nous étions privés de l’espoir d’en sortir et de la liberté d’invention ?

Contrairement à ce qu’il écrit, le résilient refuse l’aliénation au profit d’une émancipation humaniste.

Sa foi retrouvée dans ses propres capacités et dans les autres l’invite à changer le monde, tout conscient qu’il est que ce changement réécrira simultanément une sérieuse partie de lui-même.

Le résilient s’engage résolument dans une démarche d’intelligence et d’émotivité collectives mises au service des libertés et des solidarités retrouvées. Dépassant son état de sidération, il saura y puiser la force indispensable pour mener à bien son nouveau parcours.

Il se nourrit d’espoirs et, surtout, il les concrétise. Il rétablit son et ses équilibres, retisse des liens et construit des cheminements nouveaux dont il ne sera pas, loin s’en faut, le seul bénéficiaire.

La seule logique qui se trouve inversée ici est celle selon laquelle certains coups reçus sont si forts que la personne touchée ne devrait jamais s’en relever.

Pas un concept récent

La résilience n’est pas un concept récent, c’est du savoir en construction.

Elle existait bien avant qu’on ne tente de la théoriser. Ses fondements se trouvaient déjà sous quelques plumes célèbres, de Spinoza à Nietsche sans oublier, notamment, Camus.

La résilience est auteure de milliers de parcours nouveaux. Nous disposons aujourd’hui de dizaines de milliers de faits concrets et vérifiables qui démontrent à quel point ce concept préserve et dynamise les forces actives de la personne qui refuse obstinément de demeurer objet de souffrance. Cette personne s’applique pleinement à être sujet de sa vie, quitte à ce que cette réalité prête le flanc à la critique de ceux qui veulent voir une approche capitaliste dans un domaine qui lui est par nature opposé.

Longtemps restée dans l’ombre avant d’être mise en lumière par, notamment, les travaux et le talent de Boris Cyrulnik, la résilience est devenue une thématique majeure à l’époque contemporaine.

À défaut de comprendre l’évolution des temps, certains auteurs n’hésitent pas à utiliser la résilience dans quelques-uns de ses contresens par besoin de contradiction.

À lire Thierry Ribault, la résilience conduirait à une surresponsabilisation des individus, à une contrainte imposée à chacun de se taire et à faire profil bas, à se résigner dans une pensée qui fige, à s’interdire de réfléchir ou de vouloir mieux, à accepter une vie mutilée par une solution qui n’en est pas une notamment parce qu’elle nous renforcerait dans l’incapacité à affronter nos peurs.

Nous serions en guerre contre nous-mêmes que nous n’écririons pas autrement.

Voudrait-on s’acharner à battre un tel record de contresens en quelques paragraphes qu’on n’y parviendrait pas.

Non, la résilience ne donne pas raison à la catastrophe !

La résilience n’est pas une solution toute faite, un emplâtre que l’on poserait sur une jambe de bois, encore moins une rustine qui tout à la fois donnerait l’illusion d’une réparation et forcerait au silence celles et ceux qui l’ont investie.

Elle puise ses forces dans les interactions précoces grâce auxquelles elle est capable de soutenir son imaginaire, de s’écouter, de partager sa mentalisation, bref, de vivre encore un peu quand même suite à un événement traumatisant et, par la suite, de tricoter un nouveau parcours sans le moins du monde se trouver placé par autrui sous l’accusation d’une responsabilité écrasante au motif qu’il serait insuffisamment résilient.

Quand une catastrophe se produit à Fukushima ou ailleurs, les autorités assument ou non les responsabilités qui leur incombent mais qu’en est-il de la représentation que nous nous faisons de ce qui nous frappe, de ce qui aurait pu nous frapper, de ce qui a frappé des êtres qui nous sont chers ? Comment leur et nous venir en aide si nous demeurons figés devant cet indicible qui vient de nous heurter de plein fouet ?

Devons-nous nous résigner au motif qu’un chercheur, fut-il membre du CNRS, réfute d’autorité et non scientifiquement les outils mis à notre disposition par des approches qu’il nie faute de les connaître vraiment et de les avoir éprouvées ?

Il faut plutôt, pose-t-il, comprendre les causes de notre malheur.

La théorisation de la résilience va infiniment plus loin. Elle nous incite à identifier des pourquoi, à leur donner un sens afin, précisément, de ne pas rester sous l’emprise de ce qui nous frappe, non pour répondre à une quelconque logique néolibérale qui voudrait nous remettre sur la chaîne de production le lendemain d’une catastrophe mais pour nous permettre de reconstruire un nouveau monde du vivre-ensemble, un chemin riche et différent de celui que le malheur a soudainement fracassé.

Non, la résilience ne donne pas raison à la catastrophe. Elle fait en sorte que la catastrophe n’ait pas raison de nous.

Non, la résilience ne nous culpabilise pas. Elle nous permet de comprendre que nous ne sommes pas coupables de ce dont nous avons été victimes.

Non, la résilience ne conduit pas à fuir la communauté. Elle nous pousse à y trouver des sources, des braises et des tuteurs de résilience.

Non, la résilience ne donne pas la priorité à l’adaptation permanente du sujet au détriment de la remise en cause des conditions de sa souffrance. Elle propose un certain nombre de clefs qui permettent à l’individu de voir sa souffrance reconnue, maitrisée et de construire une autre réalité émancipatrice.

Non, la résilience ne propose pas un bonheur palliatif en attendant la mort. Bien au contraire, elle ouvre la porte à une vie nouvelle à celles et ceux dont un drame a anéanti l’existence et qui pourraient fort bien, sans elle, demeurer à jamais déprimés, tétanisés, suite à l’incapacité à exprimer et à maîtriser ce qui les accable.

Oui, la résilience permet de déplacer le problème mais uniquement sur un terrain où on peut l’affronter, le vaincre et vivre à nouveau, à mille lieues d’une vie résignée, mutilée.

Si tout cela relève du délire, il est plus que jamais temps de délirer !