Une chronique de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur.

Les difficultés que nous éprouvons à dialoguer sans menace ni jugement témoignent d’une perte grave d’humanité.

Nous avons tous été secoués ces dernières semaines par les événements en Irak, mais peut-être avons-nous été plus surpris encore par les "paroles" qui les ont accompagnés. C’est par le biais de menaces que les protagonistes se sont exprimés, plutôt que par une parole réfléchie et respectueuse du droit.

Par ailleurs, on retrouve chez nous aussi, en Belgique, bien que dans d’autres conditions, un échec analogue de la "parole". D’une part parce que la crise politique semble ne pas avoir d’issue à cause de la volonté affichée de quelques familles politiques de ne pas pouvoir/vouloir "se parler". Et d’autre part parce qu’une certaine passivité "citoyenne", enrobée de silence, accompagne l’échec de ces négociations.

In fine, lorsque nous prêtons attention aux modes de communication qui façonnent notre quotidien (publicités, réseaux sociaux, Internet), avec leur lot de slogans, d’opinions toutes faites et de fake news, nous nous rendons compte que, tout près de nous aussi, la parole perd souvent de sa valeur communicative et qu’elle devient impuissante à dire le vrai, le bon, le beau, incapable de nouer des relations authentiques entre les interlocuteurs et d’engendrer un monde commun. Toutes ces situations témoignent d’un échec de la parole et elles nous obligent à nous interroger sur ce que signifie pour l’homme de pouvoir dire, parler, dialoguer et sur ce qu’implique pour lui et pour la société la perte de cette capacité.

L’absence de parole authentique

Le philosophe Paul Ricœur affirme que l’homme ne peut devenir lui-même - et donc autonome - que s’il développe sa capacité à se désigner comme "celui qui peut", suivant une triple puissance : celle de dire, celle de pouvoir agir sur le cours des choses, celle de pouvoir rassembler sa propre vie dans un récit intelligible et acceptable. Il faut ainsi du "dire", et du "se dire" face à autrui et dans l’action, pour que l’être humain puisse faire l’expérience de qui il est vraiment et pour qu’il puisse s’établir en tant que sujet autonome face à autrui. Autrui qu’il reconnaît par ailleurs comme sujet et comme partenaire d’un monde commun. Or, la dépendance d’aucuns aux réseaux sociaux et à la visibilité éphémère qu’ils offrent témoigne de cette difficulté contemporaine à accéder à une vraie subjectivité. Et la tendance de certains chefs d’État à déployer leur action non sur base d’une parole réfléchie, délibérée et proclamée en vue du bien commun, mais en s’exprimant par tweets menaçants, qui rendent souvent impossibles voire inutiles le dialogue et la négociation, révèle une face encore plus dramatique de l’absence de parole authentique, car elle mine l’organisation de la société et du vivre-ensemble.

Des conséquences collectives

Mais ce n’est pas tout, car il y a une autre dérive de la fragilisation du "dire". La "passivité", disait déjà Hannah Arendt, est la conséquence la plus flagrante de la perte de valeur de la parole et de l’action (1). D’une façon quasi prophétique, la philosophe allemande nous indiquait ainsi qu’à la suite de cette perte de la parole, un nombre croissant de formes de résignation hanteraient nos sociétés contemporaines à des degrés divers : perte de sens de l’action collective, repli sur soi, repli dans le monde virtuel, suicide, euthanasie. Nous percevons aujourd’hui clairement que cela engendre la violence ainsi que l’effondrement du politique.

Arendt savait que la parole et l’action révèlent qui nous sommes surtout "lorsqu’on est avec autrui, ni pour ni contre - c’est-à-dire dans l’unité humaine pure et simple" (2). Elle montrait ainsi la dimension "politique" du parler et de l’agir. Les difficultés que nous éprouvons aujourd’hui à exprimer une parole qui s’adresse à autrui sans menace ni jugement, qui cherche le dialogue avec lui et non l’affrontement, qui a comme intention et comme but la rencontre de l’autre parce qu’on reconnaît en lui un être unique, partenaire indispensable à l’édification d’un monde commun, témoignent ainsi d’une perte grave d’humanité.

Cette analyse, si on l’accepte, révèle qu’on ne pourra pas sortir de la crise (politique, sociale, climatique, éthique) par de nouvelles stratégies ou alliances, ni même par la réorganisation du politique. Il faudra plutôt revenir à ce qui fait le propre de notre humanité, la "parole" en ce qu’elle a d’authentique.

(1) "La Condition de l’homme moderne", Calmann-Lévy, 1983, p. 236

(2) Ibidem.