Une carte blanche de Jean-François Rees, professeur à l'UCLouvain.

Cette crise sanitaire a révélé les freins qui nous empêchaient d’exploiter pleinement les outils numériques à l’université.

La crise du Covid-19 que nous vivons a créé chez beaucoup de nos concitoyens une volonté d’en finir avec le monde d’avant, pour que demain soit plus heureux, plus durable, plus juste socialement. Parce que l’épidémie a montré les limites de ce monde qui s’est construit autour de nous, avec et parfois malgré nous, et dont nous prenons soudain conscience.

Quelque part à contre-courant par rapport à cette volonté de remettre en question le "système", une récente carte blanche (Le Soir, 8/06/2020) de collègues universitaires a défendu l’idée qu’il était urgent de revenir à l’université d’avant. Adieu le numérique qui serait source d’inégalités, bye bye le cours à distance, so long les évaluations en ligne. Retour en classe dès la rentrée prochaine ! Paradoxalement, ce qui est annoncé comme un "déconfinement de nos universités" ressemble plus à un reconfinement.

Retour à la normale ?

Il est vrai que cette précipitation dans l’enseignement à distance constitue une épreuve pour nous tous et toutes. Beaucoup sont épuisés, déçus de ce qu’ils n’ont pu réaliser pour et avec leurs étudiants et inquiets par rapport à la qualité des apprentissages.

Devant les incertitudes épidémiologiques qui pourraient laisser nos auditoires vides à la rentrée, il me semble incongru de plaider pour un retour à la normale et pour une reprise des cours dès septembre. N’accepter un retour à l’enseignement à distance qu’en dernier recours lorsque le virus ferait à nouveau des ravages, sans s’y préparer, n’est-elle pas une attitude risquée, voire peu responsable d’autant plus si, comme le suggère la carte blanche, l’enseignement à distance serait une catastrophe ? Ne devrions-nous pas, au contraire, bâtir une université qui intègre les risques de crise ? Une université qui ferait du digital un outil qui permette d’affronter les défis économiques et les crises futures ? Pas une "fuite en avant digitale" comme le craignent les signataires, mais une utilisation intelligente, raisonnée, du numérique.

Les outils technologiques

Qu’on les méprise ou qu’on les adule, ce sont bien ces technologies qui ont permis à l’enseignement de se poursuivre durant ces trois mois. Sans elles, la situation des étudiants aurait été vraiment catastrophique. Certes, l’urgence a eu comme conséquence que nous n’avons eu d’autre choix que de transposer un dispositif pensé pour l’auditoire en une chaîne YouTube de qualité médiocre.

Outre le temps que nous n’avions pas, ce qui a posé problème n’est pas l’absence de système permettant les cours à distance. En effet, nos universités disposent depuis de nombreuses années de plateformes - le hardware - qui permettent un enseignement à distance. Non, ce qui a manqué, c’est l’appropriation par les enseignants de ces outils. Le software en quelque sorte, les soft skills du personnel académique pour reprendre un langage que nous utilisons pour qualifier ces compétences chez nos étudiants. Dans le cas de ces derniers, ces compétences étaient bien présentes, beaucoup de nos étudiants étant des aficionados des technologies, de la discussion en ligne, du visionnage de films sur des plateformes diverses. Et ils sont pour la plupart habitués à visionner des vidéos préparées par des enseignants, réaliser des tests en ligne, ou faire des réunions de groupe par visioconférence.

Pour eux, ce qui a pu être difficile, en plus des problèmes économiques et sociaux que la crise a pu provoquer, c’est bien plus la faiblesse, voire parfois l’absence, des moyens techniques à leur domicile : absence d’ordinateur personnel ou partage de celui-ci avec le reste de leur famille, mauvaise qualité et coût élevé du réseau internet… Et parfois, cela a été rapporté, le silence prolongé de leurs enseignants, dépassés par le saut technologique à réaliser en un temps infiniment court…

En quelque sorte, les enseignants avaient le hardware, sans maîtriser le software. Chez les étudiants, c’était le contraire. Un tel scénario ne pouvait mener qu’à une catastrophe et désespérer les uns et les autres.

Pour éviter la catastrophe

Quel que soit le bulletin épidémiologique futur de nos régions, il paraît évident que l’avenir de l’université passera par la mise en place de solutions pour dépasser ces deux limitations révélées par la crise. D’un côté, il faut viser une large participation des enseignants aux formations pédagogiques qui leur permettent d’utiliser ces technologies dans leurs enseignements. Nos universités ont mis en place depuis des années des services d’accompagnement pédagogique dont les conseillers regrettent souvent de ne travailler que pour un petit cercle d’initiés. Il est important que les enseignants prennent conscience de l’utilité de ces outils, même lorsque les cours peuvent se dérouler en auditoires.

D’autre part, il paraît urgent d’équiper tous nos étudiants en ordinateurs portables, devenus des outils essentiels pour leurs apprentissages. Cela pourrait passer par une politique d’achat-location de portables dont chaque étudiant pourrait disposer, avec une connexion internet de qualité, tout au long de ses études, et cela dès la rentrée prochaine.

Ainsi, softwares et hardwares seront alors également présents et maîtrisés par les deux parties du partenariat pédagogique, pour une interaction efficace et un apprentissage de qualité. Car le numérique n’est pas un frein aux interactions entre enseignants et apprenants. C’est juste un mode différent. Mais qui ne supprime pas la richesse et la pertinence des échanges.

Non, le numérique ne tuera pas l’enseignement. Il l’améliorera. Le futur de l’université sera hybride, combinant enseignement présentiel et à distance. Une sorte d’enseignement "augmenté", avec une transmission des connaissances en ligne, intégrée dans des dispositifs de classes inversées qui font du présentiel un réel moment d’interaction. Le temps ainsi libéré par l’enseignant serait utilisé pour une évaluation plus élaborée, continue, avec un feedback constructif.

Cette crise en a révélé à la fois la nécessité et, de manière éclatante, les freins qui nous empêchaient d’exploiter pleinement les outils numériques. Agissons, avec le meilleur de nous-mêmes et de ces technologies. Préparons-nous, avec lucidité et détermination, pour affronter les crises économiques, épidémiologiques, écologiques qui pourraient à nouveau mettre en péril la qualité de nos formations.

Ensemble, déconfinons réellement l’enseignement universitaire !

Chapô et intertitres sont de la rédaction.