Redécouvrir ce qui nous est proche géographiquement ne permet pas seulement de préserver l'environnement ; il s'agit de renouer avec un monde tangible, palpable, enraciné. Une opinion d'Aymeric de Lamotte, avocat et conseiller communal à Woluwe-Saint-Pierre.

Il y a quelques semaines, l’aéroport de Bruxelles-National annonçait fièrement avoir accueilli, durant le premier semestre 2019, près de 12,3 millions de passagers, soit 1,8 % de plus par rapport à la même période l’an dernier. Il s’agit là d’un nouveau nombre record pour l’aéroport. Cette hausse est multifactorielle, mais repose certainement sur notre conception contemporaine du voyage. Ce court texte souhaite interroger notre rapport au voyage et invite à en modifier la perception qui prévaut aujourd'hui. En effet, nous sommes nombreux à penser que le voyage signifie "aller loin", et qu’il ne s’accomplit réellement que par un changement radical de continent, de climat, de décor. Régis Debray, dans son ouvrage Civilisation. Comment nous sommes devenus américains, perçoit un phénomène culturel contemporain dans cette idée du voyage comme dépaysement. Pour le philosophe français, nos désirs d’exotisme renvoient à une primauté de l’espace sur le temps, primauté conquise à la faveur d’une certaine "américanisation" du continent européen. Dans notre imaginaire collectif, voyager sonne désormais comme une injonction à épuiser les espaces au détriment de l’expérience, plus lente et moins mobile, du temps. Go West young man !

Se reconnecter à ce qui est proche

Je souhaiterais que nous inversions cet état d’esprit, et que nous repartions à la conquête de ce que nous avons délaissé : ce qui est proche. Qui n’a pas d’abord voulu approcher la Statue de la Liberté à New York ou s’enfoncer dans la brousse kényane pour un safari, alors qu’il ne peut mettre aucune image mentale sur la ville de Gand ou les paysages du Condroz ? Nous voulons rencontrer l’Autre alors que nous ignorons notre propre géographie, notre histoire et nos semblables. Et c’est la nôtre grand fourvoiement : l’enrichissement ne grandit pas proportionnellement à l’espace enjambé, mais bien proportionnellement à la qualité des échanges humains, au temps passé à appréhender la nature physiquement, à l’éblouissement de la découverte culturelle.

La nécessité d’un retour au local était perçue par le poète Joachim du Bellay dont les vers de Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage clament une ode à l’environnement familier : "Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux / Que des palais Romains le front audacieux / Plus que le marbre dur me plait l’ardoise fine / Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin / plus mon petit Liré, que le mont Palatin / Et plus que l’air marin la douceur angevine".
Certes, il ne faut couper définitivement son appétit de l’ailleurs ; nous avons le droit de découvrir les merveilles de notre monde. Seulement, nous avons perdu de vue que se déplacer à quelques encablures de chez soi enrichit tout autant, voire plus. Le fait de reconsidérer notre perspective me paraît fondamental pour une double raison : la question du sens et la question environnementale.

La question du sens

Les enfants de la postmodernité que nous sommes pensent ingénument que la quête de bonheur s’accomplira par un perfectionnement de notre bien-être grâce aux avancées numériques et techniques. La déchristianisation des sociétés européennes et l’échec des grandes idéologies du XXe siècle ont évacué avec elles la question du sacré. L’époque nie le besoin de l’homme de croire en quelque chose qui dépasse son individualité ; sauf qu’il s’agit d’un invariant anthropologique que partagent toutes les civilisations. Quand on l’évacue par la porte, il revient par la fenêtre sous d’autres formes. En témoignent, exemple le plus évident et frappant, l’islamisme qui remplit notre vide matérialiste, ou, encore le yoga qui, en sus d’être une pratique de relaxation et de méditation, développe une dimension philosophique et spirituelle. La bataille pour le climat charrie aussi son lot d’idolâtres qui déifie la nature en "mère Gaia". Le voyage se présente comme une autre manière de retrouver une part de sacré qui, d’une manière ou d’une autre, revient à la charge. Nous constatons de plus en plus ce besoin, haletant, vital, de se défaire du virtuel pour renouer avec un monde tangible que nous pouvons palper, humer, observer.

Nous pressentons distinctement que l’essentiel ne se trouvera en "scrollant", hébétés, les murs infinis des réseaux sociaux. Par contre, nous pouvons trouver un réel épanouissement en se liant avec les éléments naturels, avec des passionnés enracinés dans des localités qui nous partagent leur savoir-faire, un patrimoine architectural et culturel. Certains types de locomotion dite "douce", comme la marche ou le vélo, permettent de multiplier ces liens, et replacent au cœur de nos périples les notions de hasard, de lenteur, de contrainte, de simplicité qui décantent et renforcent l’expérience et l’imaginaire de ceux-ci. L’environnement familier féconde intensément ces liens car ceux-ci rentrent plus facilement en résonnance avec une part de nous-mêmes : notre ville, notre pays, notre continent. Je ne peux m’empêcher de reproduire ici les propos d’Emmanuel Macron d’une profonde justesse : "(…) L’Europe est une matière chaude. Il y a quelque chose qui fait qu'on est européen, il y a une âme européenne, quelque chose qui nous lie. (…) J'ai une émotion quand je vois un bouddha ou une statue inca, mais elle n'est pas la même que quand je parcours le Parthénon ou que je regarde un tableau de Vinci. C'est une émotion face à une altérité, j'ai l'impression d'être au cœur de l'esthétique qui est la mienne. Si on a pas une vision conquérante ce qu’est l’Europe, sensuelle, sensible, amoureuse, on n’y arrivera pas." L’aventure locale et charnelle approfondit la connaissance de nous-mêmes, l’attachement à notre environnement, et facilite notre aptitude au bonheur.

La question environnementale

L’inquiétude écologique nous enjoint également à revisiter notre rapport au voyage. Elle nous commande de chérir l’ici, plutôt que de se projeter là-bas. En outre, nous parcourrons parfois des milliers de kilomètres pour ne faire que répliquer nos habitudes, changer de cadre mais mener la même existence. L’attitude consumériste de sauter dans des avions et collectionner les destinations sans réellement s’imprégner des lieux se place à l’opposé de la retenue à laquelle nous invite le souci partagé de l’environnement. La philosophie grecque distinguait la tempérance parmi les quatre vertus cardinales pour accéder au bonheur. Il s’agit même de sauver la possibilité du mouvement, car l’utiliser avec parcimonie, c’est ne pas l’épuiser dans des balais incessants et superficiels.

L’accumulation de l’avoir prime à nouveau sur l’approfondissement de l’être par la lente et féconde prise de connaissance de la singularité d’un lieu, de histoire de celui-ci et de ses habitants. Le tourisme de masse est un fléau qui cause beaucoup de nuisances, en premier lieu pour les locaux. Venise reçoit, par exemple, 30 millions de visiteurs par an dont 20 millions arrivent le matin pour repartir le soir-même, simplement pour "cocher" la Cité des doges sur la liste des villes visitées. On peut difficilement donner tort à l’écrivain Philippe Muray qui disait, avec son célèbre sens de la formule : "Avec l’ère des masses, le tourisme est naturellement devenu un crime approuvé contre la planète."