Opinions

Le professeur de Droit, de Politique internationale et d’Etude comparée des Religions nous donne sa grille de lecture des évènements qui secouent actuellement le Proche et le Moyen-Orient. De l’Afghanistan à la Libye, l’islam "perd le Nord" entre divisions internes et confrontations armées avec l’Occident. Il évoque aussi ses regrets de voir nos universités se faire influencer par des islamistes radicaux. Auteur des essais "Les mondes du sacré" et "L’islam dans tous ses états".
Jacques Rifflet était l’Invité du samedi de LaLibre.be en août dernier. Ce mardi midi, il répondra à vos questions. Rendez-vous dans le "chat" au bas de l'article ! 

Alors que l’Europe est traversée par un courant islamophobe et que les tensions internationales sont nombreuses et vives, est-ce encore possible d’observer l’islam avec un regard totalement vierge de tout préjugé ?

Cela requiert objectivité et laïcité totales, mais aussi une bonne connaissance du passé de l’islam. L’islam ne doit pas être diabolisé. Souvenons-nous que l’islam a même été extraordinaire tout au long des sept siècles qui suivirent sa création, avec une réelle ouverture envers les chrétiens et les juifs, mais aussi envers les hindous, les Chinois et bien d’autres civilisations avec lesquelles les chrétiens avaient coupé les ponts dès le VIe siècle. Il a ainsi réveillé Aristote et Platon, usé du chiffre ‘zéro’, développé l’algèbre, l’anatomie, l’astronomie, etc. L’islam a été un pôle d’attraction intense, et n’a pas toujours été une source d’extrémisme. Les religions, tout comme le séculier d’ailleurs, peuvent être néfastes lorsqu’elles imposent les impératifs de leur sacré.

Face à ces extrémistes, pourquoi les musulmans modérés sont-ils si silencieux ?

La violence prime toujours. Il est évident que les modérés ont peur de la violence des radicaux et éprouvent du mal à les affronter ouvertement. Les tempêtes du Printemps arabe ont eu pour effet d’éliminer certains "tyrans utiles". Utiles, car Saddam Hussein et Kadhafi parvenaient à empêcher l’émergence des groupes radicaux. Sans la résistance de Bachar el-Assad, il est clair que le califat (nouvel ordre islamique sous l’autorité d’un calife) nouvellement créé aurait pu s’étendre de Damas à Mossoul.

C’est pourquoi les chrétiens de Syrie et du Liban défendent Bachar el-Assad ?

Bien sûr. Si le régime du président el-Assad s’était écroulé, il y aurait eu 2 millions de chrétiens en grand péril devant les jihadistes. En Irak, sur les 1,5 million de chrétiens, environ un million a quitté le pays. Mossoul s’est vidé de ses chrétiens face à la terreur islamiste. Sans Kadhafi, la Libye est devenue le théâtre de combats sanglants entre radicaux - que l’Occident a "libérés" - et modérés.

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Pourquoi le ‘vivre ensemble‘ à l’occidentale ne peut-il pas s’appliquer dans ces régions ?

Notre société a mis en place une construction ‘humaine’, les Droits de l’Homme, texte extrêmement libéral quant à la liberté d’expression et de pensée. Mais en face, vous avez des constructions ‘religieuses’, avec un Dieu qui a dicté un texte… devenu divinisé. Il est dès lors impossible pour un religieux profond de trahir ce Message face aux avancées d’un texte humain. Le sacré ne se négocie pas. Exemple : si l’islam interdit l’euthanasie, le croyant radical ne pourra évidemment pas se plier à la législation mise en place démocratiquement par une majorité de "simples" humains. Le pot de fer c’est donc l’islam, le pot de terre ce sont les Droits de l’Homme. Vu que le français véhicule les Droits de l’Homme en Tunisie, le chef des islamistes voulut interdire cette langue qui - je le cite - "pollue l’islam". La souplesse des démocraties plie toujours face à la rigidité d’une croyance religieuse.

Dès lors, comment éviter que le pot de fer islamiste l’emporte chez nous aussi ?

Comme cela a été fait avec les chrétiens, il faut éduquer les musulmans qui vivent parmi nous à respecter les lois issues de notre démocratie. Tout comme nos démocraties ont appris à respecter les minorités. Tous les musulmans ne rejettent pas l’Occident, loin de là, mais beaucoup ont peur d’un Occident qu’ils estiment trop ‘sécularisé’, ‘vicié’ par une amoralité débridée. Si le président ‘islamisant’ turc Erdogan veut faire entrer la Turquie dans l’Europe, c’est pour renforcer les forces européennes opposées à la laïcisation, mal perçue à Rome comme à Ankara. Clairement, il faut développer un islam de Belgique avec des imams qui parlent le français. Et non comme en ’60, quand on a fait venir des imams extrémistes d’Iran et d’Arabie Saoudite. Ceux-là ont imposé le voile à des adolescentes musulmanes qui n’en portaient pas et ils ont propagé le communautarisme. Aujourd’hui, un tri est effectué parmi les professeurs de religion islamique.

Jouer la carte des ‘modérés‘ est-ce aussi simple à faire qu’à dire ?

Non, regardez l’ULB, une poignée d’extrémistes peuvent empêcher une conférence de s’y tenir. Leur pression peut parfois empêcher la création d’un simple cercle pro-juif, alors qu’on ne se gênera pas pour créer un cercle pro-palestinien teinté d’antisémitisme. Certaines universités belges et européennes sont actuellement en danger de glissement vers une censure de liberté de pensée. Pour être clair, Tariq Ramadan y devient un modèle de guidance éthique.

Vous êtes sérieux, car l’accusation est grave ?

Oui, car cela veut dire que pour certaines décisions, il faudra obtenir le feu vert de certains groupes islamisants. Cela vient du fait que Tariq Ramadan (photo ci-dessous) a un discours modéré en apparence. C’est un homme très intelligent, une intelligence que j’estime, mais qui sur le fond veut supprimer les traditions des Droits de l’Homme pour revenir aux traditions religieuses. Cela fait de lui un homme menaçant pour un Etat laïque, même s’il réprouve toute violence. Ce n’est pas un jihadiste, mais un intellectuel capable d’influencer d’autres universitaires, dans le but de rejeter la théorie de l’évolution et de favoriser l’enseignement du créationnisme. Un rapport indépendant a établi que 84% des étudiants musulmans de l’ULB – université laïque par essence - croient au créationnisme… et ils font parfois des études scientifiques. Comme si un texte du 7ème siècle avait pour vocation de diriger une civilisation en 2014.

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Pour revenir au clivage sociétal, l’absence d’un grand chef musulman ne facilite pas l’harmonisation de cette religion, comme le permet l’autorité du pape par exemple.

D’autant que les musulmans ont une multitude de chefs et autant de penseurs souvent brillants. Cette absence de voix unique laisse entrevoir qu’il sera impossible d’éradiquer complètement le radicalisme musulman. La réflexion raisonnable des plus modérés, parfois à la limite du Coran, s’arrête à un moment donné face à ce texte divin.

Les plus radicaux se transforment parfois en kamikazes en se faisant exploser dans des lieux symboliques ou stratégiques. Pourquoi ?

Comme les Japonais en 1946, ils ont la conviction qu’en mourant honorablement en servant leurs convictions et la défense du Coran, ils iront directement au paradis et y auront une place de choix. Les Européens, eux, n’ont plus cet appel héroïque depuis les croisades. En Palestine (photo d'un bombardement à Gaza), le Hamas estime que le combat n’est pas juste ou honorable face à la technologie de Tsahal. Ses combattants recherchent donc une forme d’honorabilité en sacrifiant leur vie. Il faut bien reconnaître que le déséquilibre est total sur le plan de l’armement.

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Comment expliquez-vous que la persécution des chrétiens d’Orient, comme à Mossoul (Irak), ne soulève pas davantage d’indignation en Europe ou chez nous ?

Tout simplement, parce que nous sommes parvenus à un seuil d’incapacité à intervenir. Les Américains ont à peine quitté l’Afghanistan - après y avoir perdu de nombreux hommes - qu’on entrevoit déjà la remontée des insurgés et des talibans. 4.500 soldats américains sont morts en Irak… vous avez vu l’état de ce pays ? Obama ne peut plus se permettre une guerre "inutile". Il préfère donc se concentrer sur la montée de la puissance chinoise plutôt que d’aller au casse-pipe dans le chaos islamiste. La France n’enverra plus son armée en Libye… c’est fini. En seulement trois mois contre Kadhafi, l’armée française n’avait plus de munitions et la Libye est devenue un enfer.

Restons à Mossoul, avec la destruction du Mausolée du prophète Jonas. Comment expliquer que des musulmans détruisent des lieux de cultes appartenant à d’autres musulmans ?

Les extrémistes estiment que l’on ne peut que s’adresser directement à Dieu. Dieu est seul, sans saint ou icône. Le seul rapport se fait entre Dieu et l’homme. Une statue ou un mausolée sont donc perçus comme de l’idolâtrie, comme on l’a vu aussi avec les destructions au Mali (mausolées) ou en Afghanistan (Bouddhas géants). A une certaine époque, des protestants détruisaient aussi des églises catholiques qui contenaient des statues ou des décorums surchargés.

Pourquoi estimez-vous que nous sommes responsables de la montée du radicalisme islamistes ?

Quand nous attaquons l’Irak ou la Libye, nous frappons avec des missiles très puissants. A distance et avec peu de pertes humaines. Nos avancées technologiques et militaires nous permettent, comme Israël contre Gaza, de frapper fort sans prendre trop de risques humains. En écrasant ainsi les adversaires, ceux-ci se sentent humiliés. La suprématie occidentale ne nous donne pas le droit d’humilier l’islam. Nous devons y être très attentifs, car le monde islamique ne supporte pas cette humiliation par l’Occident. De plus, à ses yeux nous véhiculons une morale bien curieuse. Que faisons-nous à l’étranger ? Nous y vendons des cigarettes, des armes et d’autres produits interdits chez nous. Nous avons transformé le ‘Caire musulman’ en ‘Caire des boîtes de nuit et des casinos’. Nous sommes coupables, par notre commerce amoral et touristique, d’avoir avili de hauts lieux du monde musulman. D’autre part, vu que les talibans et autres extrémistes nous sont parfois utiles, nous sommes devenus à certaines époques les alliés des pires extrémistes islamistes.

Un exemple concret ?

Lorsque Roosevelt quitta Yalta en ’45 après avoir cédé à Staline l’Europe de l’Est en échange d’un engagement militaire de l’URSS contre les Japonais, il se rendit immédiatement à Riyad (Arabie Saoudite). Pour contrebalancer ce qu’il avait cédé aux communistes, il proposa aux très extrémistes arabes wahhabites une protection contre les Russes et les chiites en plaçant la Ve flotte américaine dans le Golfe persique. En échange, l’Amérique demanda une régulation des cours pétroliers afin d’éviter d’être étouffée par l’inflation pétrolière. A travers ce donnant-donnant avec les Saoudiens, l’Occident nourrit par ricochet les salafistes – des musulmans opposés à toute modernisation ‘néfaste’. Ce sont les wahhabites qui ont en quelque sorte financé les groupes qui ont saccagé les tombes au Mali, qui ont permis la mise en place du califat... Mais les Saoudiens sont dans le même temps confrontés au groupe terroriste Al-Qaïda qui les déteste, car il tente de prendre le contrôle de La Mecque. Et pourtant, les Saoudiens sont nos "amis", car ils achètent pour 3 milliards de dollars d’armements pour soutenir le Liban sunnite… qui s’oppose à Bachar el-Assad. Dans le même temps toujours, le Qatar – soutien des Frères musulmans égyptiens – achète 70 avions de chasse français Rafale. Le même Qatar finance les banlieues parisiennes…

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Dans ce jeu de ricochets, quelle partie joue Poutine ?

Le président russe soutient les chiites, car il craint que les sunnites – soutenus par l’Occident – ne s’emparent du Caucase. Pour l’éviter, il s’allie à l’Iran (chiite). C’est un combat gigantesque entre l’Est et l’Ouest. En contrepartie d’un port en Méditerranée, la Russie a fourni pour 4 milliards de dollars d’armement à la Syrie. Le conflit ukrainien n’est finalement qu’une des conséquences de cet affrontement. En 1954, l’URSS a donné la Crimée à Kiev. Mais maintenant que cette capitale se tourne vers l’Occident, Poutine récupère la Crimée et tous les Russes qui y vivent. Et ce, alors que les Etats-Unis rêvent de contrôler Sébastopol (Crimée), le seul port russe à pouvoir communiquer avec la Méditerranée... et donc avec les chiites que Poutine souhaite aider militairement.

Pour vous, Poutine refuse de se faire enfermer dans un espace qui l’empêcherait de retrouver sa toute-puissance ?

C’est même un combat de survie face aux Occidentaux qui - eux - préfèrent affaiblir la Russie. Aujourd’hui, des missiles de l’Otan dirigés vers l’Iran pourraient très bien être tournés vers le territoire russe… Mais l’Allemagne est tellement impliquée dans le commerce de gaz russe qu’on ne sait objectivement pas sévir contre Poutine qui se bat coûte que coûte contre la formidable hégémonie américaine. Cette dernière n’a aucun intérêt à ce que l’Europe devienne trop forte ou trop unie tant économiquement que militairement. Ce n’est pas pour rien que les Américains sont favorables à l’adhésion de la Turquie dans l’Union européenne, ce qui briserait tout rêve de fédéralisme… Quant à Poutine, il rêve d’un rapprochement Europe-Russie sur le plan de la défense et de l’économie.

Face à toutes ces tensions au sein de l’islam et à la montée de l’islamophobie, pourquoi dites-vous "l’islam perd le Nord" ?

Cela devient effarant de voir tous ces groupes musulmans s’entredéchirer. Ils "perdent le Nord" dans le sens où il n’est plus possible de les gérer. Les convictions s’affrontent au point que toute l’organisation rationnelle est inexistante. J’ai même entendu des musulmans modérés se réjouir que ces extrémistes s’entretuent. Cette remarque est redoutablement cynique, mais il est vrai que s’ils s’unissaient, ce serait effroyable. Dans le même temps, l’islam perd le Nord, car il est en train de perdre l’Europe. Il faut évidemment se méfier des extrémistes, mais cette religion perd aussi le soutien des Européens qui étaient en faveur de l’islam éclairé. Face aux islamophobes, celui qui soutient l’islam va très vite être traité de lénifiant. J’entends de plus en plus "l’islam n’est plus qu’il était", ce qui est le début du rejet. Les Belges s’inquiètent aussi – à juste titre – du retour de ces jeunes compatriotes partis combattre en Syrie. Il ne faut pas se voiler la face, ces jeunes peuvent représenter un danger considérable. Tout comme le conflit israélo-palestinien pourrait avoir des conséquences dramatiques à travers le monde.


Entretien : Dorian de Meeûs

Twitter : @ddemeeus