Une chronique de Myriam Tonus.

Sale époque pour l’inconscient ! Identifiée par Sigmund Freud au début du siècle passé, cette part de nous demeurée enfouie et difficilement accessible, bric-à-brac de pulsions, d’expériences refoulées et autres démons du logis, a d’emblée inspiré crainte et méfiance. S’il est, en certaines circonstances, guidé par cet inconscient, voici l’être humain délogé de son trône de pure et claire raison ; le voici qui se rapproche des animaux ; le voici - ô horreur ! - délié pour une part de cette fameuse responsabilité qui en faisait un pécheur au long cours. Pour beaucoup d’hommes et de femmes, cependant, oser entreprendre ce travail de "constat loyal" (comme l’appelait Freud) a été un chemin de vraie libération. Pouvoir mettre des mots sur ce que l’on ne peut dire (mais que souvent dit le corps), exhumer au grand jour les expériences, douloureuses pour la plupart, qui, faute de pouvoir être pensées, se travestissent en comportements déviants, incompréhensibles, c’est comme trouver la clé de la porte d’une prison invisible. Le travail d’analyse est long, difficile, décapant, mais pour beaucoup de celles et ceux qui s’y sont engagés ce fut un travail de naissance, d’engendrement à eux-mêmes. De saine humilité, aussi.

Le règne des sentences souveraines

Aujourd’hui, c’est l’inconscient lui-même qui se trouve refoulé. Place aux sentences souveraines censées aider à la construction d’un bonheur individuel ! Lire une philosophe, dans les colonnes de ce journal, poser comme une évidence que "trop aimer, cela fait des tarés pervers ; pas assez aimer, cela fait d’autres tarés pervers", c’est recevoir en pleine face la violence méprisante du déni : qui donc peut se targuer d’aimer avec justesse, toujours et partout ? Place à la pleine conscience ! Étudier, manger, prier, regarder une œuvre d’art : toute action, quelle qu’elle soit, acquiert une intensité et une bienfaisance accrues grâce à la Mindfullness. Je ne suis pas experte en la matière et écoute avec intérêt celles et ceux qui pratiquent cette forme de méditation. Reste qu’habiter avec allégresse les pièces principales de la maison est une chose ; s’aventurer dans l’obscurité de la cave, du grenier et de la remise au bout du jardin en est une autre. On peut voir en cette posture une forme de confinement paradoxal dans la belle raison pensante (comme si l’être humain n’était pas infiniment plus complexe !) et dans une morale qui ne dit pas son nom, celle du bien et du mal dont l’individu est le souverain juge. Si tu es malheureux, c’est de ta faute, c’est que tu le veux bien puisque tout est à ta disposition pour que tu construises ton propre bonheur. Malheur aux âmes grises ! Comme s’il n’y avait qu’à…

Sigmund, reviens !

Et l’on peut voir s’installer aujourd’hui l’inconscience, forme abâtardie de l’inconscient : on ne voit pas ce qui se passe, non parce qu’on ne le peut pas, mais parce que cela demanderait un effort et une lucidité qui ne paraissent pas indispensables. Comment expliquer autrement que par cette inconscience le fait que ce soit sur les réseaux sociaux que s’exprime le malaise grandissant de tant de personnes au milieu de la crise sanitaire que nous vivons ? C’est ainsi en effet qu’il est de bon ton de l’appeler : crise sanitaire, qui touche à notre santé biologique et se situe donc dans le cadre médical et hygiéniste. Et les autorités de s’entourer d’experts ferrés en ces disciples. Une seule personne, au sein du GEES (groupe d’experts chargé du déconfinement), vient du secteur non marchand et elle témoigne avec franchise de ce que, "dans la plupart des réunions, les questions sociales passent en dernier, avec peu de temps pour échanger". Entendons : les questions qui touchent à la santé mentale, à la maltraitance ou à la précarisation ne sont pas jugées aussi importantes que les problèmes économiques. S’imagine-t-on vraiment que le bouleversement quotidien que vivent tant de personnes soit sans effet ? Qu’il suffit de "règles de bon sens" pour susciter l’adhésion ? Que l’on peut masquer les symptômes de souffrance et la souffrance réelle comme l’on masque un visage ? Sigmund, reviens ! Nous devenons fous…

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Malheur aux âmes grises ?"