Opinions
Une opinion d'Hugues Le Paige, journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de la revue "Politique".


On est peut-être à la veille d’un tournant majeur de la vie politique italienne. Salvini peut rêver à ses "pleins pouvoirs" : il a toutes les cartes en main.


En 73 ans d’histoire de la République italienne, aucun homme politique n’avait utilisé l’expression. Pas même lors des gouvernements autoritaires de la Démocratie chrétienne dans les années 50. La dernière fois qu’il a été question de "pleins pouvoirs" dans la péninsule, c’était le 25 octobre 1943 lorsque le maréchal Badoglio avait renversé Mussolini. Mais c’était surtout ce dernier qui les avait réclamés et obtenus le 25 novembre 1922. En faisant éclater la crise et en exigeant des élections anticipées immédiates, Matteo Salvini s’est inscrit dans cette succession : il a demandé au peuple italien "de lui donner les pleins pouvoirs pour faire ce que nous avons promis sans boulet aux pieds". Le Capitaine du peuple, comme il se surnomme lui-même, a, d’une certaine manière, brisé un tabou. Il s’affiche clairement avec des mots sans équivoques dans un populisme autoritaire où le chef incarne le peuple sans soucis des règles constitutionnelles et de la séparation des pouvoirs.

La crise politique n’est pas une surprise même si on pouvait penser qu’elle n’éclaterait qu’à l’automne. Depuis sa victoire triomphale aux élections européennes et locales de mai dernier, Salvini cherchait le meilleur moyen de, selon son expression, "capitaliser" sa popularité. Se comportant depuis la formation de la coalition, il y a 14 mois, comme le véritable chef du gouvernement, le ministre de l’Intérieur attendait l’occasion pour se débarrasser de son allié qui s’était pourtant soumis à la plupart de ses diktats. La semaine dernière les Cinque Stelle (NdlR : les membres du Mouvement 5 étoiles) ont eu un sursaut de révolte en déposant une motion pour s’opposer à la poursuite de la construction de la ligne TGV Lyon-Turin défendue par la Lega mais aussi par le Parti démocrate (PD) et l’ensemble des autres forces politiques. Le rejet attendu de ce texte politiquement et symboliquement fondamental pour les Cinque Stelle, a été l’occasion pour Salvini de mettre fin à la coalition aussi inédite qu’incohérente qu’il formait avec Di Maio (NdlR : dirigeant du Mouvement 5 étoiles).

Salvini est un homme pressé. Les sondages lui donnent aux alentours de 38 % des suffrages. Selon la loi électorale, avec 40 % des voix, il obtiendrait la majorité absolue en sièges et pourrait gouverner seul. Il ne veut d’ailleurs prendre aucun engagement préalable avec ses alliés naturels qu’il s’agisse des Fratelli d’Italia ou d’un Berlusconi considérablement affaibli.

De leur côté, les Cinque Stelle tentent désespérément d’éviter ce scrutin anticipé qui pourrait sanctionner leur mort politique. Les populistes antipolitiques veulent faire voter en urgence leur projet de loi qui réduit le nombre de députés et de sénateurs, ce qui, pour des raisons constitutionnelles retarderait les élections d’au moins trois mois et souhaitent, par ailleurs, la formation d’un gouvernement de transition qui préparerait le prochain scrutin. Ils ont trouvé un appui inattendu auprès de leur adversaire honni, Matteo Renzi qui veut aussi éviter une épreuve électorale qui aboutirait sans doute à réduire la représentation de son courant sur les listes du PD. Le parti de centre (gauche) est profondément divisé. Nicola Zingaretti, son secrétaire général est, lui, partisan d’élections immédiates dont il espère qu’elles lui permettraient, comme ce fut déjà le cas aux européennes, de récupérer une partie de son électorat fourvoyé chez les Cinque Stelle. Mais les manœuvres de retardement pourraient profiter à Salvini qui ne manquera pas de dénoncer le refus de "donner la parole au peuple". L’initiative appartient maintenant au président de la République qui devra prendre des décisions délicates et difficiles. Le principal souci de ce dernier est d’assurer les conditions de la préparation d’un budget qui répondent aux exigences austéritaires de la Commission européenne. Pas évident !

On est peut-être à la veille d’un tournant majeur de la vie politique italienne. Salvini peut rêver à ses "pleins pouvoirs" : il a réussi à "capitaliser" une double fonction. Il veut incarner à la fois le gouvernement qui lutte sans merci et sans vergogne contre l’immigration et la délinquance qu’il s’attache à confondre et l’opposition aux partis - à tous les autres partis - "accrochés" à leur pouvoir et à leurs privilèges. Le maître de la Lega a toutes les cartes en main face à un PD divisé et une gauche silencieuse et d’ailleurs inaudible depuis ses dernières défaites électorales de 2018 et 2019.