La N.R.F.: voilà le joujou parisien des lettrés. Moi (toujours cette fatuité démesurée qui s'étale vertement) je méprise cette revue, toujours à mes yeux attachée à Drieu, au profit du seul N.F., presque Dieu: Nestor Faille, dont la table de cuisine était très oblongue (le menuisier m'avait confié: un mètre sur six). Oui oui je vénère l'écrivain (comme moi désormais, moi écrivain) Nestor Faille, je le côtoyais en intime, repassais parfois son pantalon ou humais ses aisselles avant qu'il ne partît séduire les girls après la mort de sa femme Héloïse. Sacré écrivain, amateur de Guinness au fitness où il ramait, souvent amer, à la recherche vaine d'un banc de harengs! Personne parmi les costauds n'imaginait un seul instant que Nestor songeât aux rollmops sur un banc mécanique, la cannette à la rame. J'aimais que Nestor me racontât (à moi seul) les tapisseries de son imaginaire. Je jouissais de son verbe dans un rapport d'exclusivité qui m'honorait; je me surpris plusieurs fois à enregistrer, à son insu bien sûr, les conversations que nous tenions. La voix herniée de Nestor en différé, quelle joie!

Il m'avait fait part, pour la troisième ou quatrième fois, je ne sais plus, de son goût sensuel pour les parenthèses, au détour d'une longue conversation téléphonique où il fut essentiellement question du décès accidentel d'Héloïse (la Rover conjugale heurta un hêtre esseulé) et de son nouveau livre à paraître chez Minuit, qu'il terminait vraisemblablement sous l'emprise de l'alcool. La conversation s'était durcie quand je pris malgré moi un ton paternel (j'avais enclenché le répondeur, plus mécanique que moi tu meurs).- Nestor, ne déconne pas, il y a quelque chose qui foire dans ta vie, dans ton écriture. Ressaisis-toi! Tu ramasses les femmes à la pelle et tes textes bourdonnent de digressions. Il faut que tu mènes une vie sobre, à la hauteur de tes exigences esthétiques.

Il m'avait répondu du tac au tac.- Tu sais mec... quand j'écris... j'ouvre... et je ferme: ma gueule... certes... parce qu'il faut enfiler des sandales... pour flirter... avec le scandale, pour baiser... avec les ((bis) cor) nues... mais surtout les parenthèses... j'ouvre... et je ferme les parenthèses à ne plus en finir... à en mourir...

La voix de Nestor était empreinte d'un mûr émoi (et moi, et moi qui désire occuper le haut du pavé, ô splendeur narcissique), qui me laissait néanmoins indifférent, un peu comme à l'écoute d'un Falstaff aseptisé. Je ne comprenais pas ce qui se chantait en ce lieu, l'attachement funeste que Nestor éprouvait à l'égard des maries-salopes et des parenthèses. Je lui avais en retour fait part de mes craintes quant aux prochaines élections législatives: le parti socialiste humilierait-il les libéraux? Il avait raccroché sans prêter attention à mes gesticulations politiques.

Pendant quelques jours, je n'eus plus signe de vie de la part de mon ami Faille. Je vaquais alors à mes vidanges, oui oui, mécanicien fan de belles lettres, je plongeais les doigts graisseux dans les mot (eur) s. Je me coltinais les radiateurs qui fuyaient en même temps que j'essayais vaille que vaille d'apporter une explication au silence de Nestor. Je crus d'abord que je l'avais fâché avec mon ton édifiant, puis j'imaginai plus serein qu'il se frottait, doux hérisson, à son aride bouquin: sans doute écrivait-il à longueur de Guinness sur le dos de Maldoror...

Nestor m'appela finalement cinq ou six jours plus tard, tôt le matin. La voix de Nestor défaillait: à l'accoutumée herniée, elle m'apparut ce matin-là hernieuse ou boîteuse.- Je... Mec... Ecoute-moi... Faut que je te voie... à midi... non... non... non... plus tôt, plus tôt, disons, onze heures trente... devant le Macdo...

Il raccrocha aussi sec.

Devant la vitrine américaine, j'aperçus Nestor qui avalait un hamburger, le visage émacié, allongé, étendu comme des draps, tiré à quatre pinces à linge! Ses yeux écarquillés (voilà que cela me fait penser à mon titre de champion d'Europe de bowling conquis à Reykjavk en avril 1972, toujours l'envie de parler de moi) étaient vides comme une tasse de café sans café. Nestor avait peur, il tremblait, frissonnait, grelottait. Il me tira par la chemise vers une avenue plus étroite où les immeubles touchaient le ciel, de grosses gouttes de sueur coulaient sur sa nuque. J'enclenchai, discret, mon enregistreur de poche, ce qui me vaut aujourd'hui de lui être extrêmement fidèle, au plus proche de son souffle.- Mon mécano... pas de culasse qui tienne! (Et puis se rappelant que j'étais mec aussi, il ajouta: pas de cul qui tienne!) Tu connais ma passion brutale... mon amour immodéré... pour ces courbes charnelles... qui s'ouvrent puis se ferment... pinacle de la digression... J'en jouis avec rigueur... droiture... je les ouvre pour marquer mes pauses en pleine page... Pourquoi les renvoyer en notes infrapaginales? (Il disait ce dernier mot comme on dit un gros mot).

Je ne comprenais pas pourquoi il manifestait tant d'exaltation dans cette avenue grossière. Il m'avait déjà fait part de ses tics d'écriture, de ses vices respiratoires. `Les parenthèses, ça éclate comme des furoncles!´ Parfois, il me disait de prendre garde, comme si je n'étais pas à l'abri de sa maladie qu'il considérait comme salvatrice. Je me rappelai, sous les immeubles-peupliers, quelques pages d'Hervé Guibert où il disait de Savitzkaya: un grand poète, un très grand écrivain. Il y avait du corps dans l'écriture de Nestor, il y avait des seins dans l'écriture de Nestor. J'avais d'ailleurs pleuré lorsque, à la mort de sa femme, il avait délaissé les trémas aréolaires à la faveur obscène des fesses parenthétiques. Alors, si tout était déjà dit, pourquoi ce fiévreux emportement dans cette rue de plus en plus lugubre en raison des murs hauts?

Pudique, je coupai l'enregistrement ou, plutôt, j'étouffai le micro parce que je voulais être fidèle à Nestor: fi des mots, place à la détresse! Je savais désormais que tout était fini, que j'avais atteint au secret dont je ne connaissais même pas les contours. Dans la ruelle étroite, Nestor se raidissait comme s'il se tapait un neuroleptique, puis se tortilla d'angoisse; il se passait la main dans les cheveux en un mouvement rotatoire qui m'ensorcelait. La parenthèse finale avait définitivement disparu de son manuscrit. Définitivement? Sur le coup, la raison dompta la surprise: Nestor se convainquit qu'il ne l'avait pas fermée comme il arrivait d'une braguette et, d'un coup de pointe bic, il la boucla. Mais la boucle s'effaça comme un pâle inceste. Avec la patience d'un insecte, Nestor dont les virgules nocturnes vêtues de cuir pour l'occasion sodomisaient Claude Simon, montrait une patience souveraine, toujours marquait-il le papier d'une griffe arrondie qui disparaissait aussitôt. Nestor marchait dans la rue altière en manifestant son désarroi, parfois il s'agrippait aux façades à rotondes ou poussait de petits grognements anxieux. Moi, oui moi, je le fixais comme une caméra. Ah, si seulement Nestor avait recouvré les seins épanouis d'Héloïse!

Mal de dos de Maldoror parut le jeudi 20 juin 2002 chez Minuit à grands renforts de publicité. Le même jour, j'appris la mort inopinée de Nestor Faille par notre menuisier commun. La police avait retrouvé le corps de Faille dans la cuisine, à côté de harengs saurs arrosés de Guinness. Il gisait nu. Il y avait des ecchymoses autour du cou de Nestor, il avait dû être étranglé. La police n'observa aucune trace d'effraction. L'inspecteur principal lut (ou crut lire parce que l'écriture était peu lisible) dans le journal intime de Nestor: `La parentèle veut ma peau´. Les Faille se démenèrent pour défendre leur innocence puis leur honneur, tandis que toute la critique parisienne s'épancha (et s'épanche encore): elle fit de mon ami un nouveau Raymond Roussel.(Finalement, la mort de Nestor n'a pas beaucoup d'importance, je lis tous les jours ses textes qui m'émeuvent beaucoup, surtout son Mal de dos, et je le retrouve presque entier derrière chaque mot. Les seins d'Inès, ma femme, perdent de leur ressort, ils pendent comme des floches un jour de ducasse. A mes yeux, une femme sans seins n'est plus une femme sensée, je la quitte sans plus attendre. Je suis les traces de N.F., fidèle jusqu'à la perte.

© La Libre Belgique 2002