L’objectif de 95 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050, tout en garantissant la croissance économique du pays est-il possible ? Oui. Mais il ne faudrait pas se priver trop vite de l’apport du nucléaire. 

Une opinion de Philippe Charlez et Michel Milecan, au nom de la Fabi (fédération d'associations belges d'ingénieurs civils, d'ingénieurs agronomes et de bioingénieurs). Respectivement ingénieur AIMS, expert en questions énergétiques à l'institut Sapiens et ingénieur ULB/EPBA, président de la Fabi.

La Belgique, qui a ratifié les accords de Paris, s’est engagée (par rapport à 2005) à réduire ses émissions de gaz à effet de serre "non-ETS" (NdlR : qui ne relèvent pas du mécanisme européen d’échange de quotas d’émissions) de 35 % en 2030. Dans le projet de loi "climat" figure également l’objectif de 95 % de réduction (par rapport à 1990) à l’horizon 2050. Enfin, la Belgique souhaite parallèlement sortir en 2025 du nucléaire qui représente aujourd’hui plus de 50 % de sa génération électrique. Ces objectifs sont-ils accessibles sans remettre en cause la croissance économique du pays ?

Les trois scénarios étudiés

Pour y répondre, la Fabi (fédération d’associations belges d’ingénieurs civils, d’ingénieurs agronomes et de bioingénieurs) a développé trois scénarios prospectifs pour 2050 (1). Ils s’appuient sur des technologies jugées suffisamment matures pour être aisément mises en œuvre. Ils prennent en compte la faible croissance démographique de la population belge. Enfin, s’ils considèrent certaines évolutions comportementales, les scénarios supposent que la croissance économique se poursuivra à un rythme compris entre 1,2 % et 1,5 % par an.

Le premier scénario (Marmotte) prolonge sans modification majeure l’évolution du mix énergétique actuel : seulement 10 % de voitures électriques et d’utilitaires au gaz, pas de rénovation de l’habitat ancien, pas de rupture technologique majeure dans l’industrie et sortie totale du nucléaire en 2025 principalement au profit de centrales à gaz, progression des énergies renouvelables pour atteindre 30 % de la production électrique en 2030.

Le scénario intermédiaire (Tortue) repose sur une évolution profonde du mix énergétique belge mais s’appuie davantage sur la technologie que sur un bouleversement des comportements : gel du parc de voitures individuelles et transfert des kilomètres parcourus vers le rail, 25 % de voitures électriques et 40 % d’utilitaires au gaz, réduction de la consommation des voitures thermiques à 4 litres/100 km (contre 6 litres aujourd’hui), plan ambitieux de rénovation de l’habitat ancien au rythme annuel de 100 000 logements, fermeture de trois réacteurs nucléaires en 2033 mais maintient du reste du parc, progression des énergies renouvelables identique au scénario de la Marmotte (30 % en 2030).

Le troisième scénario (Lièvre) superpose aux évolutions technologiques des changements sociétaux : covoiturage, télétravail, coworking, et réduction de la vitesse sur autoroute à 100 km/h pour atteindre un plancher de consommation des voitures de 3 litres/100 km. Le scénario du lièvre introduit aussi 5 % de voitures hydrogène, accélère la rénovation de l’habitat au rythme de 150 000 logements par an et réduit de 10 % la surface moyenne habitable. Le lièvre sort totalement du nucléaire à échéance 2050 au profit de centrales à gaz mais aussi des renouvelables dont la production est portée à 50 % en 2040.

Malgré des choix technologiques prudents (faible prise en compte des technologies de stockage dont la mise en œuvre massive reste aujourd’hui trop incertaine), une part réfléchie des énergies renouvelables (>50%) et une évolution raisonnable des comportements, une réduction des émissions comprise entre 67 % (avec sortie progressive du nucléaire) et 77 % (en conservant le nucléaire) est accessible sans remettre en cause la société de croissance. Par contre, aucun des trois scénarios n’atteint la cible des 95 %.

Les pistes à suivre

Quelles sont alors les solutions pour atteindre l’objectif ?

La première est de conserver le parc nucléaire voire de l’étendre et d’utiliser cette opportunité pour y mettre en œuvre de la cogénération en récupérant pour l’industrie la chaleur fatale perdue. Les résultats de l’étude montrent alors clairement que l’objectif des 95 % est atteignable tout en garantissant la croissance économique. Bien que les centrales à gaz aient un rendement double de celui des centrales nucléaires et consomment donc beaucoup moins d’énergie primaire, le remplacement du nucléaire par le gaz bloque la capacité du mix belge à prolonger sa dé-carbonation. Un résultat logique : ajouter des voitures électriques ou des pompes à chaleur contribue alors à accroître et non plus à réduire les émissions puisqu’elles utilisent en majorité de l’électricité gazière et non pas nucléaire.

La seconde solution suppose que le gaz et le nucléaire seront à moyen terme totalement substituables par des énergies renouvelables grâce à la mise en œuvre massive d’unités de stockage : pompage/turbinage, batteries et hydrogène. Bien au-delà des technologies, c’est l’échelle de la mise en œuvre qui effraie. Nombre d’éoliennes, surface au sol des panneaux solaires, puissance électrique considérable pour produire l’hydrogène, métaux rares et matériaux électrolytiques requis pour les batteries et les piles à combustible sont autant de problèmes qu’il faudra gérer. Ainsi, remplacer l’essence et le diesel consommés en 2016 en Belgique par de l’hydrogène demanderait de… doubler la production électrique actuelle.

La troisième solution consiste à capter puis à injecter dans le sous-sol une partie du CO2 résiduel (entre 20 et 30 millions de tonnes annuelles) provenant des gros émetteurs industriels et des futures centrales à gaz. Malgré les fortes réticences sociétales, le "Carbon Capture Utilization&Storage" pourrait jouer un rôle essentiel dans la future transition belge et contribuer à une réduction supplémentaire des émissions.

Enfin, la dernière solution serait d’imposer des mesures sociétales draconiennes (restriction des transports, de la surface habitable, de la température des logements, de la consommation d’eau chaude et d’électricité). En dehors de son acceptabilité, une telle option détruirait des pans entiers de l’économie et réduirait à coup sûr une partie importante de l’activité. Une option qui, en dehors de ses conséquences sociétales, ne dégagerait plus les moyens nécessaires pour financer une transition dont le meilleur ami reste finalement une croissance économique raisonnable.

Chacun doit apporter sa pierre à la transition énergétique mondiale en éliminant tous les gaspillages et en augmentant l’efficacité de ses opérations.

Les ingénieurs, quant à eux, examineront toutes les pistes évoquées ci-dessus et probablement de nouvelles à l’horizon 2050 dans le cadre des travaux de recherche et développement régionaux, nationaux et européens.

(1) Le rapport "Belgian Energy Outlook 2050" adresse aussi les problématiques de l’habitat, des transports, de l’industrie et de la pétrochimie : la version courte (16 p.) est publique et disponible sur le site www.fabi.be. La version complète (133 p.) est disponible pour les membres de la Fabi sur le même site.

Sont également membres de la Fabi : Mme De Boom et MM. Bertaux, Bollen, Colla, Léonard, Mairy, Oldenhove, Palmaerts, Snoeck, Solonakis et Van Goethem.

Titre de la rédaction. Titre original : "Si elle sort du nucléaire, la Belgique aura beaucoup de difficultés à satisfaire ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre".