Une opinion de Bernard Hennebert, coordinateur de la lettre et de l’émission de radio “Consoloisirs” (1).

Indécence. Alors que l’on connaît la situation de plus en plus précaire des créateurs ou de la presse écrite conséquente à la pandémie, le gouvernement MR-PS-Écolo de la Fédération Wallonie-Bruxelles a décidé d’accorder une aide publique de 30 millions d’euros à la chaîne privée RTL dont la maison mère, Bertelsmann, affichait encore en 2019 un bénéfice de 2,8 milliards de dollars.

Au fil de ces quinze dernières années, le Conseil de la jeunesse, les Équipes populaires (MOC), le Crioc (décapité au niveau fédéral), le Gsara, la Ligue des familles, la RTBF nous appartient, Univers santé, Inter-Environnement, etc., ont mobilisé leurs milliers de membres dans le combat pour la suppression totale de la publicité à la RTBF. Il leur a toujours été répondu que, bien sûr, tout le monde est contre la publicité mais que cette évolution rendrait trop fragiles les finances de la RTBF car la Fédération, si pauvre car ne pouvant lever ses propres impôts, ne pourrait augmenter en conséquence la dotation du service public. Le subside à RTL a donc aujourd’hui un goût d’amère trahison d’arrière-garde dans un monde qu’il faut absolument renouveler. Puisque à propos de cette thématique pointue aucun débat contradictoire n’a quasi jamais été envisagé, alors que ce serait si facile de toucher le public directement concerné et motivé par une soirée en direct, non montée, au prime de La Une (RTBF), la seule façon de jauger actuellement les réactions des principaux concernés, le public, c’est de découvrir aujourd’hui combien la Toile est réactive, et ne comprend absolument pas cette décision.

RTL sur le long terme

Il faut conserver le pluralisme structurel des médias et sauver RTL mais il y a moyen de le faire autrement et que les diffuseurs privé et public soient gagnants. Puisque l’aide prévue se ferait sur quatre ans, la suppression rapide de la publicité à la RTBF aurait de premiers effets économiques majeurs sur RTL… qui surtout se poursuivraient sur le long terme. Utilisons plutôt ces 30 millions à la déconstruction publicitaire de la RTBF.

Mais d’abord, la question quasi jamais posée, et cependant évidente : pourquoi supprimer la pub ertébéenne ? Pour quatre raisons complémentaires : elle gêne le confort de l’usager ; la direction de la RTBF est influencée dans son travail de programmation par les annonceurs (la RTBF ressemble de plus en plus à RTL) ; nombre de spots sont à proscrire si on doit lutter dès maintenant contre le réchauffement climatique ; les radios et les télévisions vont de toute façon, selon de très nombreux spécialistes, voir à moyen terme leur existence menacée par la diminution de l’intérêt des annonceurs.

Et Vivacité ?

On est loin du dernier programme électoral d’Écolo plébiscité par les électeurs : supprimer toute la publicité à la RTBF en 10 ans, et 10 % par année. La ministre de l’Audiovisuel Bénédicte Linard doit concrétiser l’accord gouvernemental d’avant-pandémie : en radio, commencer par la tranche matinale ; en télévision, préserver l’intégrité des œuvres.

En plus, il est notamment décidé de mettre fin aux publicités de médicaments sans ordonnance. On ne comprend d’ailleurs pas que ceci n’ait pas été d’application selon la volonté politique ou à l’initiative de la RTBF dès le début du confinement.

La première mesure confirmée est la suppression en radio de la publicité pendant les émissions matinales, mais que sur La Première. Il est inacceptable que ceci ne concerne pas aussi Vivacité, qui atteint un public probablement plus perméable à cet endoctrinement commercial. Il est vrai que choisir La Une peut provoquer un effet "corporatiste" pour les politiques, et pas inintéressant pour les usagers à long terme : puisque les politiques y sont invités en studio, ils vont y faire l’expérience de ne pas attendre la fin de la pause pub pour s’exprimer et vont peut-être trouver cela salvateur, devenant ainsi des alliés de la suppression totale.

Pas de "pas à pas"

Il est possible de mettre fin rapidement à toute la publicité. En Europe, l’Espagne a choisi cette voie avec une loi du gouvernement Zapatero votée en 2009 et appliquée en 2010 par TVE1. C’est sans doute un exemple à suivre chez nous parce que le "pas à pas" n’engrange quasi que des pertes financières pour la RTBF, ne permet pas vraiment d’entamer une évolution profonde des programmes et se confisque nombre d’économies possibles qu’à la fin du processus. En fait, cette façon de faire très progressivement (et dont rien ne garantit qu’elle arrivera à terme : n’oublions pas qu’à la RTBF nos gouvernants ont admis, puis retiré, puis remis le placement de produits) ne sert qu’à la première des raisons invoquées plus haut pour supprimer la publicité, sans doute la plus immédiate et électoraliste, mais probablement pas la plus importante à moyen et long termes pour revivifier la définition même de service public.

Quelques pistes d’économies

Comment donc la fin de la publicité pourrait rapporter économiquement ?

Faut-il continuer à financer des émissions non indispensables, mais exigées pour développer les rentrées publicitaires qui n’auront plus cours ?

Il ne faut pas du tout priver le public du divertissement (parfois fort onéreux) mais mettre fin à son excroissance pour copier le privé depuis une vingtaine d’années, ce qui, du coup, a amaigri assez considérablement la programmation d’émissions sociales pourtant fort appréciées au prime time de La Une (de L’Écran témoin… à Cartes sur table !).

Faut-il autant de chaînes ? Marc Moulin affirmait qu’on en avait créé principalement pour susciter de nouvelles rentrées publicitaires.

Faut-il émettre jour et nuit ?

Si les programmes sont moins nombreux, ils pourraient être de meilleure qualité puisqu’ils seront réalisés avec davantage de personnel. Ils toucheraient aussi des publics plus nombreux et plus diversifiés grâce à des rediffusions plus adéquates.

Dans cette situation nouvelle, la RTBF serait invitée à se séparer de sa régie publicitaire, qui est actuellement perçue par plusieurs acteurs de notre monde médiatique comme "une distorsion de la concurrence".

D’autre part, la RTBF ne participerait plus, bien logiquement, au financement du Cim, l’organisme qui sert principalement à fixer les tarifications publicitaires. Donc fini, "l’audimat" qui la met en compétition quotidienne surtout avec les acteurs privés. Ceci lui permettrait d’affiner son "qualimat" (études existantes et à améliorer, déjà financées par la RTBF, mais dont elle médiatise bien peu les résultats, pour découvrir combien d’usagers suivent ses émissions et surtout s’ils les apprécient), et ainsi clore une concurrence malsaine qui ne fait que mettre des bâtons dans les roues de l’application de ses missions prioritaires essentielles au "bien vivre" et au redéploiement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

(1) : Auteur du livre "RTBF, le désamour" (éditions Couleur Livres) et gestionnaire du groupe Facebook "RTBF : non à la pub".

Le titre est de la rédaction