MARCEL BOLLE DE BAL, Professeur émérite de l'ULB

Le XVIIIe siècle, «Siècle des Lumières», nous a fait rêver. Il nous a délivré un message d'espoir. En ce temps-là, la religion s'acharnait, semblait-il, à tuer les illusions dont elle avait nourri des peuples crédules et angoissés face au problème de la mort. L'Inquisition et les guerres de religion en avaient - définitivement, croyait-on - terni l'image. Elle n'apportait point le bonheur ici-bas et ne promettait qu'une bien aléatoire récompense dans l'au-delà.

Au milieu de ce siècle pré-révolutionnaire, la Science, soudain, a émergé et est apparue comme une alternative stimulante. On lui confiait la mission de créer une société épanouie, de générer le bonheur individuel et collectif. Le progrès scientifique, source de progrès technique, économique et social: cette idéologie - car c'en était une - s'est déployée au fil des ans, et ce jusqu'au dernier quart du 20e siècle. Hiroshima, Tchernobyl, la crise du pétrole, le Goulag: autant de coups symboliques et réels portés à cet optimisme par trop triomphant.

Mais, en fait, de quelle «Science» s'agissait-il? Interrogeons nos voisins... ou même les spécialistes. Implicitement tous font, ont fait ou feront référence aux sciences dites «exactes», à ces sciences de base que sont les sciences de la nature (physique, chimie, etc.). Les premières entités universitaires «scientifiques» n'ont-elles pas été - à l'ULB notamment - la Faculté des Sciences et celle des Sciences appliquées (Polytechnique)? Et ce durant plus d'un demi-siècle. Ce n'est que bien plus tard qu'y sont nées la Faculté des Sciences sociales, politiques et économiques d'abord, la Faculté des Sciences psychologiques et pédagogiques ensuite. Ainsi s'est affirmée progressivement l'existence d'autres types de «sciences» qui, sous l'appellation générique de «sciences humaines», regrouperont ces disciplines émergentes que sont la sociologie, l'anthropologie, la psychologie, la psychosociologie, la communication, la science politique, l'économie, la gestion, le travail social, etc.

Cette explosion «scientifique» n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde, notamment aux spécialistes des sciences installées, au monopole jusque-là non contesté. Leur réaction, face à cette invasion perçue comme barbare, a été marquée - dans le chef de certains - par une attitude de rejet et de mépris. Rejet de leur qualité de «science». Mépris pour ces sciences «molles» (par eux ainsi définies) supposées non rigoureuses dans leurs méthodes et leurs conceptualisations, par opposition aux sciences «dures» - les leurs - bâties dans le roc d'expérimentations sévèrement contrôlées et d'analyses quantitatives inattaquables, animées par un constant souci d'objectivation des phénomènes étudiés.

Passons sur la symbolisation psychanalytique inconsciente de cette distinction dévalorisante, selon les stéréotypes machistes ambiants (le «dur», c'est l'apanage du viril, le «mou», la faiblesse du féminin). Contentons-nous en tant qu'artisan de l'une de ces sciences «humaines», de réfuter ce qualificatif de sciences «molles» et de lui préférer - en nous plaçant sur la même sémantique existentielle - celui de sciences «tendres».

Ce faisant, j'entends que soient revalorisées ces sciences humaines qui, tout en se voulant sérieuses et objectives, ont pour vocation de décrire de façon «scientifique» des réalités souvent subjectives, irrationnelles, affectives. Elles refusent d'être traitées de «molles», car elles se veulent, elles aussi, rigoureuses. Mais, s'il faut entrer dans le jeu de leurs adversaires, elles préféreront être dites «tendres», en ce qu'elles rendent compte de phénomènes essentiels de l'existence humaine et sociale, et donc du besoin de tendresse malmené par un monde que trop d'abstraction scientiste peut contribuer à rendre inhumain.

Mais dépassons l'écume de ces polémiques sémantiques quelque peu superficielles, et tentons d'aller plus avant dans l'analyse du problème. Que mettent en avant les scientifiques «durs» pour refuser la qualité de «science» aux autres disciplines que les leurs? Pour eux ne relèveraient de la «Science», et ne seraient donc «scientifiques» que les phénomènes susceptibles de reproduction expérimentale et donc de recherches contrôlées en laboratoire. Soit. Mais un acte d'amour, une grève, une guerre, la mort soudaine d'un dictateur ou d'un chef d'entreprise, ne constituent point des phénomènes reproductibles à volonté. Ils sont pourtant bien réels. Devons-nous en conclure qu'ils ne peuvent relever d'aucune analyse scientifique? S'il devait en être ainsi, alors le champ de la «Science» se rétrécit comme peau de chagrin, et les scientifiques purs et «durs» devraient reconnaître «objectivement» qu'ils n'ont guère de prise sur la complexité des réalités humaines... ce qui est souvent le cas, pour le meilleur et pour le pire. L'heure n'est-elle pas venue d'élaborer une science des phénomènes non reproductibles, à base d'expérientiel plus que d'expérimental, de recherches-actions à côté des recherches en laboratoire, d'interprétations humaines par-delà les modèles mathématiques?

Sans nier les remarquables apports des sciences «dures», n'est-il point temps de dépasser ce conflit artificiel et stérile, et de reconnaître l'apport original des sciences «tendres» ? En d'autres termes, d'assurer la coexistence féconde du quantitatif et du qualitatif, de la culture de la performance et de la culture de l'existence?

© La Libre Belgique 2004