Une carte blanche de Hugues Bersini, professeur d’informatique à l’ULB, directeur du laboratoire d’Intelligence Artificielle de l’ULB, membre de l’Académie Royale de Belgique.

Depuis que Linus Torvalds, à 21 ans, dans sa chambre d’étudiant à Helsinki, décida de faire circuler le programme du système d’exploitation Linux, afin de susciter une collaboration massive ayant débouché sur le meilleur de ces systèmes à ce jour, depuis que Richard Stallman, au milieu des années 1980 s’est fait l’apôtre puis le gourou des logiciels ouverts, rendus transparents et disponibles, afin que chacun puisse y contribuer et personne se les approprier, depuis le suicide à 26 ans de l’activiste Aaron Swartz, lourdement condamné pour avoir facilité le libre accès aux publications scientifiques, depuis les sept ans d’exil en Russie d’Edward Snowden, pour avoir révélé les pratiques d’espionnage sur Internet omniprésentes des services secrets américains et britanniques, depuis la formidable Wikipédia, depuis la plateforme Github, sur laquelle 50 millions d’informaticiens collaborent au quotidien afin d’améliorer ensemble les logiciels qui les occupent, il existe deux conceptions radicalement opposées du développement informatique : ouverte, transparente et collaborative d’un côté, fermée, secrète et concurrentielle de l’autre.

Des portes difficilement ouvertes

Force est de constater que les deux acteurs informatiques les plus importants dans la gestion de la crise sanitaire en Belgique : Sciensano pour le suivi de la propagation épidémique au plan numérique et statistique, et la Smals pour le développement de logiciels facilitant l’accès aux services de santé se sont rangés du mauvais côté.

Ainsi, pour le premier, de plus en plus conscients du rôle stratégique qu’il jouerait dans la prise en charge digitale du suivi de cette crise, et imprégné de cet esprit de collaboration, un groupe important de chercheurs informaticiens s’est, dès mars, rendu disponible pour les assister dans cette gestion, par exemple, proposer des services en analyse de données et réalisation de modélisation prédictive par les algorithmes d’intelligence artificielle. Pour cela, fallait-il encore autoriser l’accès aux données et prévoir un espace collaboratif de présentation et confrontation des modèles utilisés. Toutes les universités du pays n’ont pas manqué de constater la difficulté pour cet organisme d’entrouvrir ses portes à ces chercheurs. Les accords de confidentialité à signer sont formidablement restrictifs et aux antipodes des traditions de développement informatique les plus modernes. Ils n’incitent en rien à la collaboration dans un esprit de réciprocité et de respect. En France, l’INRIA (regroupement universitaire) est à la manœuvre et l’implication de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne est totale en Suisse. On pourrait aussi parler de l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la Grande-Bretagne… Résultat, un exemple parmi d’autres, comparez les sites Web du suivi dynamique de la pandémie de l’université John Hopkins et celle de Sciensano… C’est assez édifiant.

Un dispositif digital de traçage qui manque d'efficacité

Au-delà de l’analyse des données, plusieurs membres de l’Académies Royale du pays ont très vite anticipé (dès mars) les difficultés que rencontreraient Sciensano, le SPF Santé publique et la Smals dans la mise en place de toute la stratégie digitale du déconfinement. Pourquoi ? Il semblait évident que ce déconfinement ne pourrait faire l’économie d’un sacré coup de main digital pour repérer les contacts à risque, faciliter et organiser les tests PCR, faire circuler efficacement l’information, détecter les foyers, réaliser des calculs statistiques et des analyses prédictives, suivre sur la carte la montée des infections. Nous avons discuté très vite (tous les pays du monde s’interrogeaient alors sur l’application Bluetooth et ce dispositif complet), de la possibilité théorique d’une mise en place possible de l’entièreté de ce dispositif, de la première visite chez son généraliste jusqu’à la mise en quatorzaine si nécessaire, sans trop d’enquêteur intrusif et sans trop de coups de téléphone effrayant. Un dispositif accepté par monsieur tout le monde car présenté de manière claire et convaincante.

Aujourd’hui, alors que ce dispositif existe dans de nombreux pays, que l’application de traçage est disponible depuis mars à Singapour et le sera peut-être en septembre chez nous, mes collègues et moi maintenons clairement l’impression que tout le dispositif digital de traçage, dépistage, recommandation aux infectés et à leurs contacts, actuellement mis en place, manque clairement de cohérence et d’efficacité, pour ne pas parler de l’opacité sur son élaboration et l’absence de communication claire et rassurante vers le grand public. Or, en matière de génie logiciel, et depuis de nombreuses années, il existe une pratique clairement éprouvée de développement que les entreprises connaissent bien (SCRUM, AGILE) par l’utilisation notamment des diagrammes fonctionnels (Use case, diagramme de séquence, d’activité) et par la partie prenante des premiers concernés. Ces diagrammes permettent une présentation plus compréhensible et clairement exposée des raisons et des étapes clés de ce développement. Ils permettent également et surtout à des non-informaticiens de comprendre les raisons d’être de ce développement, les parties prenantes et la manière dont ce logiciel sera exploité. Pour les informaticiens, en les complexifiant graduellement, on peut trouver dans ces mêmes diagrammes tous les détails sur les stratégies, les librairies et les technologies logicielles utilisées.

Les principes fondamentaux qui doivent être respectés

Si l’efficacité d’un tel système (ainsi que les analyses statistiques qu’il peut rendre possible) nécessitait la création de bases de données centralisée (extrêmement riches d’information et qui peuvent être détournées de leur mission première à des fins d’enrichissement d’acteurs commerciaux non souhaités et actant au rebours du bien commun), les informaticiens compétents savent comment sécuriser les accès à ces bases de données et, si besoin, les anonymiser. Vu l’extraordinaire source d’information que ces données recèlent, leurs potentielles vulnérabilités, et l’utilisation aussi bénéfique que maléfique qu’il est possible d’en faire, certains principes fondamentaux (mais qui sont devenus assez répandus dans les communautés d'informaticiens ces dernières années) auraient mérité d’être respectés :

A. La transparence totale de ces développements logiciels dans la tradition de l’open source (Github et autres…), en sachant que transparence et confidentialité sont parfaitement compatibles, comme lorsqu’on publie un mode de chiffrement extrêmement efficace, ou que l’on publie tout le code source de la Blockchain (très respectueuse de la vie privée, au point d’en faire un des modes de transaction préférée du banditisme).

B. Une participation aussi importante dans leur développement de ceux qui en dépendront, en ce compris des assemblées citoyennes d’usagers lambdas. Cela nécessite un effort de pédagogie gigantesque, mais l’informatique aujourd’hui permet des niveaux d’abstractions qui autorisent à tous le bon niveau de compréhension, sans avoir à rentrer dans les lignes de code (d'où aussi mon inquiétude du maintien de l'analphabétisme informatique dans l'enseignement obligatoire).

C. Leur conception dans une perspective agile, c’est-à-dire graduelle (avec de possibles retours en arrière) de manière à ce que les usagers puissent suivre les développements et comprendre exactement de quoi il en retourne.

Et c’est évidemment tout ce qui manque cruellement au dispositif digital anti-Covid qui se met actuellement en place: aucune transparence, aucune pédagogie, aucune montée en puissance graduelle, aucune adhésion citoyenne (et nous ne parlons même pas d’efficacité). La communication en matière de traçage manuel est très discutable, le flou artistique est maintenu sur la part digitale et la part manuelle. Les généralistes ont frisé la crise de nerf. Le dépistage est encore balbutiant et sa pratique très discutable. Tentez de vous faire dépister en tant qu’asymptomatique et vous réaliserez le parcours du combattant. Il est pourtant toujours possible de bifurquer, prendre conscience que l’informatique d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, qu’elle s’est ouverte aux praticiens et aux usagers, qu’elle se veut bien sûr efficace, mais aussi transparente et collaborative. L’approche de la deuxième vague et la coloration en rouge de plusieurs zones belges devraient accélérer cette ouverture d’esprit, de portes, et de logiciels et que l’informatique moderne perce à travers les murs de ces deux organismes.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.