Opinions

Une opinion de Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement socio-éducatif.

Le refrain est connu : dès les premières offensives du froid, le sort des SDF revient sur le devant de l’actualité. Désormais, les médias traitent la question comme un fait divers périodique à l’instar de la rentrée des classes en septembre et des départs en vacances en juillet. C’est aussi le mois que choisissent les associations pour faire appel à la générosité publique et demander plus de moyens aux pouvoirs publics, au point qu’on entend plus souvent parler des besoins humains et financiers des associations que des SDF eux-mêmes. Quant aux pouvoirs publics, ils profitent de l’intérêt suscité par les médias et le monde associatif pour exposer leur volonté de se mobiliser contre ce qui serait inacceptable : que des sans-abri meurent de froid dans la rue. Cet objectif humanitaire avoué combiné à l’afflux de moyens humains et financiers concentrés sur la période hivernale a donné naissance à ce qu’on appelle le "dispositif hivernal".


Les décès liés au froid pas si fréquents

On sait pourtant aujourd’hui que les SDF ne meurent que très exceptionnellement du froid. Les personnes qui dorment dans la rue sont souvent mieux organisées qu’on le croit pour faire face au froid. Des travaux menés au Canada montrent également qu’en étant couvert, les risques d’hypothermie sont très faibles entre -10° et -27°. Or, à Bruxelles, il est très rare de descendre en dessous des -15°. Ce constat est partagé en France par l’ASBL Morts de la rue : "La principale cause de mort est la malnutrition, tandis que le manque de suivi médical empêche la prévention de maladies pourtant bien traitées comme le diabète ou l’hypertension. A ceci s’ajoute une forte consommation d’alcool et de tabac entraînant des maladies cardio-vasculaires, des cancers ORL et des cirrhoses". En 2012, en Ile-de-France, cinq décès étaient imputables au froid, soit seulement 2,6 %.

Il semblerait donc que le froid soit plutôt une excuse pour ne surtout pas remettre en question les raisons pour lesquelles des gens se retrouvent du jour au lendemain à la rue. Un coupable consensuel et tout désigné qui ne remettrait pas en cause la responsabilité des politiques ou des associations puisque ce n’est la faute de personne s’il fait froid en Belgique.

Voila comment, depuis dix ans, ce dispositif hivernal prospère chaque année un peu plus, passant de 45 places et un budget de 92 000 euros en 2004 à 900 places et un budget d’1,1 million d’euros aujourd’hui. Tout cela pour quatre mois d’hiver qui engloutissent au passage une grosse partie des subventions régionales.

Heureusement, l’explosion des budgets alloués n’est en rien liée à la progression du phénomène SDF. Elle est uniquement le résultat des choix et des orientations donnés par le politique dans un dispositif de soins palliatifs. Comme chaque année, on verra dans la presse nos responsables politiques se réjouir de leur dispositif hivernal, de l’augmentation des budgets alloués et du nombre de places croissant qu’ils ont réussi à créer. Mais jamais ils n’expliqueront en quoi ce dispositif apporte de réels bienfaits. Daniel Terolle, anthropologue attaché au CNRS qui travaille sur la question depuis plus de 20 ans, l’écrit : "Un consensus manifeste existe dans l’ensemble de la classe politique pour continuer à jouer la carte de l’urgence sociale car elle est plus démonstrative, spectaculaire et médiatique qu’efficace".


Un dispositif avec moins d' humanité

Ce dispositif devenu aujourd’hui pléthorique accueille près de 700 personnes concentrées dans deux bâtiments distincts où la promiscuité, les bagarres, les vols, mais aussi les puces et la gale sont monnaie courante. A 8h00 du matin, tout le monde étant invité à débarrasser le plancher, il n’est pas étonnant que de nombreux SDF refusent ce type de solution. La qualité de l’accueil se voit sacrifiée au profit de la quantité de lits disponibles. Impossible dès lors pour les travailleurs sociaux d’appeler chaque personne par son prénom. On enterre tout travail social de fond.

Cette usine à SDF se rapproche dangereusement d’un taylorisme social, alors même que le travail avec ce public doit faire l’objet d’un véritable travail d’artisan, où chaque personne est unique et différente. Il y a moins d’humanité dans ce genre de dispositif que dans un zoo, malgré toute la bonne volonté des travailleurs. Si ce dispositif est utile pour quelques-uns, il est totalement inadapté pour le plus grand nombre. Il ne fait qu’entretenir la confusion entre une solution provisoire, le lit, et le travail sur le long terme. Ce serait une manière de résoudre la question, sans jamais solutionner le problème !

Ce constat de terrain, nous sommes plusieurs à le dénoncer. S’agissant de ce type de prise en charge, l’anthropologue Patrick Declerck nous dit : "Elle ne tient pas à soulager la souffrance des personnes sans-abri, mais avant tout à mettre en scène une leçon de moralité publique". "Elle programme et gradue leur souffrance. Les plans d’urgence définissent par exemple le seuil de froid et de souffrance tolérable. Or, chez les personnes SDF, la souffrance est chronique, la vie à la rue est une torture pérenne, la remise à la rue après un hébergement, une agression inacceptable", insiste-t-il. Comment ne pas s’étonner qu’avec de telles constatations on poursuive allègrement dans la même direction ?

La fin de la politique du thermomètre

Même La Strada, ASBL chargée par les pouvoirs publics d’évaluer notre dispositif hivernal, le dit : "On peut légitimement s’interroger sur le fait de conserver (ou non) un dispositif hivernal, d’envisager sa réduction en termes de moyens et de capacité au profit d’autres solutions plus pérennes". La France, qui a commencé 20 ans avant nous ce type de dispositif, commence à se rendre compte de l’aberration des choix politiques passés, et - à gauche comme à droite de l’échiquier politique - on nous explique la nécessité de mettre fin à ce qu’il est convenu d’appeler "la politique du thermomètre". La main sur le cœur, le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault (PS) a promis que "la politique du gouvernement basée sur le thermomètre, c’est terminé". Regrettons qu’à Bruxelles, tant à gauche qu’à droite, aucune volonté ne se manifeste pour mettre fin à cette aberration sociale et, en corollaire, à la gabegie financière qui s’ensuit. Espérons qu’il ne faudra pas attendre 20 ans pour que nous aussi nous remettions en question ces orientations devenues obsolètes.

On en parle peu chez nous, mais la première des solutions est la prévention du sans-abrisme. Il faut d’abord endiguer l’hémorragie qui conduit les gens à la rue avant d’éponger le sang. Certains pays européens font figure de modèles dans la gestion du phénomène. Ils mettent en œuvre des stratégies ambitieuses et obtiennent des réductions spectaculaires du nombre de sans-abri. C’est le cas du Danemark, de la Suède ou encore de la Finlande qui a réduit de plus de la moitié son nombre de SDF et qui vise aujourd’hui - projet ambitieux mais réaliste - l’éradication définitive du phénomène.

Parmi les expériences très concluantes développées par les Finlandais figure le projet "Housing First" . Il consiste avant toute chose à fournir un logement avec l’accompagnement nécessaire aux plus désociabilisés des SDF. Les pouvoirs publics ont construit 1 000 logements adaptés et alloué un budget de 100 millions d’euros sur trois ans pour garantir une prise en charge individualisée et intensive de ce public. Félicitons-nous qu’avec une dizaine d’années de retard la Belgique a lancé un projet identique cette année. Déplorons cependant les sommes dérisoires qui lui ont été allouées. A Bruxelles, l’enveloppe ne s’élève qu’à 200 000 euros sur un an - cinq fois moins que le budget du dispositif hivernal s’étalant sur quatre mois - et aucun logement n’a été construit pour assurer la réussite du projet.

Le phénomène du sans-abrisme n’est pas une fatalité. Des solutions existent, mais elles nécessitent une volonté politique et une véritable remise à plat de tout notre système de prise en charge et des moyens financiers nécessaires à sa mise en œuvre.


Une opinion de Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement socio-éducatif.