Une chronique de Xavier Zeegers.


Quel antidote aux maux présents ? Le philosophe Frédéric Lenoir suggère d’éviter de se noyer dans l’actualité et de se focaliser sur le positif, en pariant sur les joies pures; celles de la famille, des amis, des découvertes stimulantes et des beautés naturelles.


Voici un an, il ne fallait pas être Cassandre pour prévoir que notre monde déboussolé connaîtrait de rudes secousses. Dans ses conférences, Frédéric Lenoir, philosophe ouvert et positif, précisait : "Il y aura des attentats, nous ne savons pas où ni quand, mais c’est très probable. Les guerres continueront sans rien régler. Toutefois, il ne faudra pas se laisser contaminer par une peur délétère qui nous paralyserait". Il nous incitait à redécouvrir la joie. Carrément.

Il serait mesquin de lui suggérer d’interroger sur la joie les victimes de ses pires prédictions hélas réalisées, car on a vu qu’en dépit de leur infini malheur certaines ont gardé une élévation d’esprit quasi surhumaine, refusant de sombrer dans une haine pourtant bien compréhensible, et de plus Lenoir est un compassionnel qui propose des réflexions générales intemporelles; une éthique pour nos temps assombris. Réfléchir avec lui c’est à la fois anticiper le pire tout en étant décidés à tenir bon au présent, même comme victimes potentielles, ce que nous sommes tous. Il nous suggère de rester toniques pour accompagner joyeusement - mais oui !- le mouvement d’une vie qui ne se résume pas à des malheurs. D’être tous un antidote aux maux présents. Ils sont si nombreux qu’on ne peut même plus parler de crise car il y en a quatre, autant de nœuds devenus marqueurs civilisationnels.

En tête, car conditionnant le reste, il y a le déclin de la démocratie. Les espoirs nés de la chute du Mur sont devenus caducs. L’alternance paisible, le recul du despotisme, la nécessité d’un Etat de droit ne semblent plus des impératifs catégoriques, cf. la Turquie, notamment. Pire, l’idée même de sa légitimité intrinsèque est battue en brèche via la mondialisation et l’impuissance de nos élus et dirigeants. Le clientélisme, le népotisme et le défaitisme, à la fois conséquences et causes du poison populiste, achèvent de noircir le tableau.

Crise économique ensuite, plus prégnante que jamais. Il appert qu’aucun système ne peut garantir la prospérité et un minimum d’égalité dans la stabilité, qu’un ultralibéralisme débridé dicte sa loi aux supposés décideurs désormais désemparés et impuissants face à des oligarques arrogants, dominants dont beaucoup sont des fraudeurs impunis. Même la notion de travail comme symbole de dignité est questionnée par l’asymétrie entre ceux qui s’y épuisent tandis que tant d’autres désespèrent de ne pas en avoir.

Sur le climat, la Cop 21 fut un succès, dit-on. Mais l’accord de Paris n’a rien de contraignant. S’il n’est pas respecté, ratifié par tous, qui donc pourra l’imposer de force ? Par quel moyen ? Parmi les 196 signataires, il y a une palanquée de dictateurs-prédateurs cupides qui se soucient davantage de conserver leur pouvoir que de la survie de leur peuple ou notre planète.

Enfin il y a la montée des intégrismes, l’islamique n’ayant pas, soit dit en passant, le monopole. L’Inde c’est loin, et nous sommes encore enfumés par l’irénisme d’une sagesse gandhienne devenue obsolète, comme les fariboles initiatiques des hippies d’antan. Mais les archaïsmes sectaires et claniques nourrissent des courants fondamentalistes ultra-violents. Aux Philippines, pays catholique à 90 %, un dément a pris le pouvoir. Démocratiquement ! Son Dieu (pas celui de saint Jean…) l’incite à tuer tous les drogués. Il s’y emploie, dans l’indifférence générale. Et la Syrie est déjà une des pires sanies du siècle.

Lenoir suggère d’éviter de nous noyer dans l’actualité en nous focalisant sur le positif, en pariant sur les joies pures; celles des relations familiales, amicales, des découvertes stimulantes, des admirations et sidérations face aux beautés naturelles, ces saveurs vitales ne relevant pas du marché et cumulant gratuité et gratitude. Il fait écho à Jean-Louis Servan-Schreiber pour qui "chercher le sens de la vie est vain. Etre vivant suffit à donner sens et valeur à chaque journée". (C’est la vie ! Poche 34283).

Cela me laisse dubitatif, mais c’est un bon défi pour 2017. Essayons donc, nous n’avons rien à perdre.

xavier.zeegers@skynet.be