Une opinion de David Bertrand, professeur de psychologie à la haute école Vinci (1).

Depuis sa sortie à la fin du mois mars, le documentaire Seaspiracy, réalisé par l’Anglais Ali Tarbizi, est grimpé en tête des programmes Netflix les plus visionnés dans de nombreux pays et a déjà fait l’objet de critiques auxquelles on pouvait s’attendre. Il n’est pas étonnant que, comme d’autres documentaires avant lui, Seaspiracy polarise le débat et suscite autant d’adhésions que de rejets. Précisons d’emblée que ce film n’a pas vocation à être un rapport scientifique. C’est une enquête et un témoignage dont le but est d’aborder sans détours le problème de la pêche intensive au niveau mondial et les intérêts financiers qu’il y a derrière cette industrie.

Au-delà du caractère parfois approximatif de certains chiffres, de quelques simplifications, du ton légèrement complotiste, de certains propos décontextualisés, de l’aspect émotionnel ou du storytelling caractéristique des productions américaines, la vocation du film est avant tout d’exposer, de manière parfois courageuse, des problèmes connus des scientifiques et dénoncés depuis des dizaines d’années par les associations écologistes. Le capitaine Paul Watson, fondateur de l’association Sea Shepherd, qui apparaît dans le film, a d’ailleurs répondu aux critiques en précisant que pour que la situation change vraiment les océans ont aujourd’hui davantage besoin d’activistes que de scientifiques. On peut comprendre ce point de vue émanant d’une personne qui protège les océans et qui défend les animaux marins depuis plus de 50 ans. En effet, le but de la science est d’étudier et d’exposer les faits. Le but des activistes est de défendre une cause.

Ne pas contribuer à leur souffrance

Quoi qu’il en soit, le succès que le documentaire rencontre dans le monde est un signe que le public s’intéresse de plus en plus à ces questions. Il peut même pousser de nombreuses personnes à devenir végétariennes, voire véganes, avec le risque cependant que celles-ci ne se rendent pas compte de l’exigence de ce choix sur le long terme. Personnellement, je n’ai pas attendu la sortie de ce documentaire pour devenir végétarien, mais je le suis devenu en partie à cause des problèmes qui y sont relevés. Ces dernières années, de nombreux documentaires, articles et ouvrages m’ont aidé à prendre cette décision. Parmi ceux-ci, le livre de Matthieu Ricard Plaidoyer pour les animaux, paru en 2014, a provoqué en moi un déclic. Étant passionné d’animaux depuis mon enfance, j’ai réalisé qu’il n’était pas cohérent de contribuer à leur souffrance et à leur mort et qu’il était tout à fait possible de bien vivre et d’être en bonne santé sans les manger.

Trois arguments

Trois arguments peuvent expliquer pourquoi de nombreuses personnes renoncent à consommer des animaux. Premièrement, la souffrance animale provoquée par l’élevage, l’abattage et la pêche. Deuxièmement, les conséquences que l’élevage industriel et la pêche intensive ont sur la planète : augmentation de la production de gaz à effet de serre, déforestation, surconsommation d’eau, pollution des sols et destruction des océans. Troisièmement, les conséquences que la consommation de viande industrielle, à savoir la grande majorité de la viande produite dans le monde, a sur la santé : problèmes cardiovasculaires, obésité, diabète, cancers… Sans oublier les métaux lourds et les microplastiques que l’on retrouve dans la viande de poisson. De par leur caractère factuel, ces trois arguments font généralement l’objet d’un consensus, que l’on soit végétarien ou non. Dès lors, la question de ne plus consommer d’animaux devient davantage une question morale.

En effet, devenir végétarien, c’est bel et bien faire un choix éthique. Chacun d’entre nous accorde plus d’importance à certaines valeurs qu’à d’autres. En philosophie morale, c’est ce qu’on appelle la hiérarchie des valeurs. Ainsi, en politique, certains affirment que la liberté est plus importante que l’égalité, là ou d’autres peuvent affirmer l’inverse. C’est pourquoi il existe des partis de droite et de gauche. De même, au niveau des choix alimentaires, beaucoup affirment qu’ils "aiment trop la viande" et qu’ils ne pourraient pas s’en passer. Pour eux, le plaisir ou le besoin d’en consommer passe donc avant le reste. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ces personnes ne se soucient pas des animaux. On peut aimer et défendre ceux-ci tout en continuant à manger de la viande ou du poisson. Les végétariens quant à eux considèrent que le bien-être animal et le respect de l’environnement passent avant leur plaisir personnel et qu’ils sont incompatibles avec le fait de manger des animaux.

Les poissons souffrent

Une chose me frappe toujours lorsque j’explique que je suis végétarien : de nombreuses personnes me demandent si je mange encore du poisson, comme si les poissons n’étaient pas vraiment des animaux. De plus en plus d’études scientifiques démontrent pourtant que les poissons peuvent souffrir, qu’ils ont des émotions et une intelligence parfois très développée. Dans des expériences étonnantes, il a été démontré par exemple qu’ils communiquaient entre eux, qu’ils pouvaient manifester des symptômes dépressifs ou qu’on pouvait leur apprendre à jouer au football. Sans oublier que la pêche intensive a des conséquences souvent désastreuses pour les océans. Et lorsque j’ai décidé un jour de ne plus manger de fruits de mer, j’ai été frappé parce qu’un ami m’a lancé lors d’un repas : "Tu es devenu extrémiste ?" Pourtant, les mollusques et les crustacés ressentent la douleur, ils peuvent faire preuve d’intelligence et leur pêche contribue également à nuire aux océans. À titre d’exemples, les pieuvres ont des capacités intellectuelles supérieures à celles de certains mammifères et la pêche à la crevette utilise des méthodes destructrices pour les fonds marins et donc pour de nombreuses autres espèces animales. Ne plus manger de fruits de mers, c’est donc cohérent avec le fait de ne plus manger de mammifères, d’oiseaux et de poissons.

Esclavage et mafias

Il est fréquent que les végétariens (et les végans) soient traités d’extrémistes. Mais, lorsqu’on y réfléchit bien, ce qui est extrême, c’est davantage ce que dénoncent des documentaires comme Seaspiracy. Ce sont ces millions de mammifères marins, de requins et de tortues qui meurent "par accident" chaque année à cause de la pêche intensive et des filets dérivants. Ce sont ces fonds marins et ces coraux détruits par les chalutiers partout dans le monde. Ce sont les quelque 2 000 dauphins qui, chaque année, sont capturés pour les delphinariums ou tués pour leur viande à Taiji au Japon. Ce sont ces millions de requins dont on coupe l’aileron alors qu’ils sont vivants et que l’on condamne à une mort certaine en les rejetant à la mer. C’est cette pollution créée par les élevages de saumons en Écosse et leur état de santé déplorable. Ce sont ces quelque 1 000 globicéphales massacrés au couteau chaque année par "tradition" sur les côtes des îles Féroé.

Sans oublier les conséquences au niveau humain, comme l’illustrent deux exemples dramatiques repris dans le film. En Thaïlande, des esclaves peuvent rester des années sur des bateaux de pêche à la crevette sans être payés. Certains ne rentreront même jamais chez eux parce qu’ils sont tués et jetés au large lorsqu’on n’a plus besoin d’eux. Et sur les côtes de l’Afrique de l’Ouest et de l’Est, les pêcheurs traditionnels n’arrivent quasi plus à nourrir leur famille. Ils ne trouvent plus de poisson car leurs eaux sont "vendues" aux mafias et ratissées par les chalutiers occidentaux ou chinois. Ce qui nous rappelle au passage que les droits humains, la défense des animaux et le respect de l’environnement sont des causes qui sont liées.

Que l’on décide de continuer à manger du poisson ou non, et au-delà des critiques que l’on peut faire sur la façon dont ce film a été réalisé, son intérêt principal selon moi réside dans le fait qu’il met en lumière un des enjeux majeurs du XXIe siècle, à savoir celui de la protection des océans et des animaux marins. Si ce n’est pas encore fait, il ne vous reste plus maintenant qu’à le visionner pour vous forger votre propre opinion.

>>> Les textes de David Bertrand sont à retrouver sur le site https://www.profdepsycho.com/