Une opinion de Vincent Laborderie, maître de conférences à l'UCLouvain.

Dans le narratif médiatique dominant, le Conseil national de sécurité du 23 septembre 2020 est présenté comme étant l’une des causes, sinon la cause principale, de la deuxième vague ayant frappé la Belgique. On ne compte plus le nombre de fois où cet argument fut avancé pour retarder la fin du second confinement, qui dure officiellement depuis le 2 novembre dernier. La relation entre le « relâchement » consécutif au CNS du 23 septembre et la seconde vague est pourtant très loin d’être établie, alors que le lien avec la fin du confinement actuel est une vue de l’esprit.

Le relâchement comme cause de la seconde vague

Pour commencer, rappelons que ce ne sont pas seulement les décisions prises le 23 septembre qui sont mises en cause, mais un relâchement observé de manière générale durant l’été en Belgique. Or cette idée ne résiste pas à l’analyse. L’été 2020 a été au contraire marqué par un resserrement croissant des contraintes envers la population. Cela a commencé le 11 juillet avec des règles plus strictes concernant le port du masque dans les commerces, au cinéma et dans les lieux de culte. Rappelons qu’à l’époque, l’épidémie était tout à fait sous contrôle. Ces mesures n’étaient en réalité que le début d’une série qui se poursuivit durant tout l’été, à la suite du rebond estival observé surtout à Anvers et Bruxelles. Un rebond que certains (Marc Van Ranst en tête) qualifièrent rapidement de seconde vague. Résultat : la Belgique est l’un des pays d’Europe qui a eu les règles les plus strictes durant l’été 2020. C’est ce que montre le tableau ci-dessous qui reprend le « Stringency Index » synthétisant le niveau de restrictions Covid dans chaque État.

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De fait, les décisions prises le 23 septembre n’ont pas véritablement changé la donne. Il faut ici rappeler que les modifications, qui furent par la suite mythifiées comme un relâchement, sont tout à fait mineures : fin de l’obligation du port du masque en extérieur, respect de la bulle de cinq conseillée (et non plus obligatoire), quarantaine passant de 10 à 7 jours et fin de l’interdiction de se rendre en zone rouge. Concernant les assouplissements relatifs aux voyages, on peut douter que ceux-ci aient eu un effet réel une fois la période estivale passée. De même, le respect de la bulle de cinq était de toute façon impossible à vérifier. Même avec ce léger assouplissement, la Belgique restait l’un des pays les plus restrictifs d’Europe. Et pourtant c’est dans celui-ci que la seconde vague sera la plus forte.

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De quoi conclure qu’avoir des mesures restrictives préalables ne prémunit pas forcément contre une reprise de l’épidémie.

Après le 23 septembre, quatre semaines d’attente

Ceci ne dispense bien sûr pas de prendre des mesures plus dures si le besoin s’en fait sentir. Le reproche que l’on fait parfois aux décisions prises le 23 septembre n’est d’ailleurs pas tant cet assouplissement très relatif, qu’une absence de durcissement qui aurait dû être décidé à ce moment-là. Il est toujours facile, une fois que l’on connaît l’avenir, d’expliquer ce qu’il aurait fallu faire. Mais le fait est que, avec les chiffres qui étaient disponibles le 23 septembre, il n’y avait rien d’illogique à ne pas prendre de mesures plus restrictives, en particulier si l’on tient compte de la lassitude d’une population qui suit de moins en moins les consignes. Mais précisément, peut-être qu’intégrer dans la décision la capacité de la population à adhérer aux mesures et, plus largement, son état général, constituait pour certains un péché capital qui n’a jamais été pardonné à Sophie Wilmès.

Toujours est-il que ce n’est qu’au début du mois d’octobre que l’envolée de l’épidémie fait craindre la perte de contrôle. Le 30 septembre, Sciensano tenait même une conférence de presse tout à fait rassurante. Dès lors, comment reprocher aux décideurs d’alors de ne pas être extra-lucides ? Du reste, la deuxième vague s’est produite dans presque tous les pays d’Europe au même moment. L’impact du CNS du 23 septembre aurait-il dépassé nos frontières ? C’est bien plus probablement la chute des températures observées alors qui peut expliquer un phénomène d’échelle continentale. Mais pour certains experts tenants de la ligne dure, il semble bien que seules les mesures restrictives puissent influencer le cours d’une épidémie.

D’autre part, on peut se demander pourquoi le gouvernement De Croo, mis sur pied le 1er octobre, a attendu le 19 octobre pour prendre de vraies mesures fortes, à savoir fermer l’Horeca et rendre le télétravail obligatoire. Entre le 23 septembre et cette date, quatre semaines s’écoulent durant lesquelles on s’est principalement contenté de réduire la bulle sociale (dont le respect par la population est invérifiable) et de fermer les cafés à 23h. Pourquoi cette relative inaction alors que la réalité de la seconde vague était de moins en moins contestable ? Il ne nous appartient pas de répondre à cette question. Tout juste peut-on avancer que le crédit des virologues partisans du reconfinement avait été fortement érodé après que ceux-ci aient annoncé la seconde vague au milieu de l’été. A trop crier au loup… Remarquons surtout que, politiquement, il est toujours plus facile d’imputer la responsabilité d’une situation malheureuse au gouvernement précédent.

Quel rapport avec le déconfinement ?

L’impact des décisions prises le 23 septembre sur l’existence et l’ampleur de la 2ème vague en Belgique est donc bien discutable. Mais le plus étonnant est de prendre argument de ce lien supposé entre relâchement fin septembre et seconde vague pour retarder aujourd’hui la fin du second confinement. Car pour rappel, le déconfinement a eu lieu en mai 2020 et non en septembre. Si un lien mécanique devait exister entre celui-ci et une reprise de l’épidémie, celle-ci serait arrivée bien avant le mois d’octobre. Mais étrangement, on a entendu qu’en Belgique le déconfinement printanier avait été trop rapide, alors qu’il fut l’un des plus lents et progressifs d’Europe. Et nulle part sur le continent on ne vit une reprise de l’épidémie à la suite d’un déconfinement, que celui-ci fût rapide (comme au Danemark ou en Autriche) ou plus tardif mais soudain (le 11 mai en France).

En Belgique, on a procédé par étapes, de peur d’une reprise mécanique de l’épidémie. Or si une telle relation existait entre déconfinement et reprise de l’épidémie, on aurait du observer un rebond, ou au moins une pause dans la décrue, après chaque de ces étapes. Il n’en fut rien, que ce soit en Belgique ou ailleurs. Il faut également rappeler que l’extrême progressivité du plan de déconfinement belge nous a conduits à rouvrir en catastrophe les écoles au début du mois de juin. On le fit alors sous la pression des parents d’élèves et surtout des pédiatres qui avançaient les dégâts psychologiques et éducatifs sur les élèves. Ne revit-on pas précisément la même situation aujourd’hui, soit un déconfinement très prudent mais proche d’exploser sous la pression sociale ? Il est toujours frappant d’observer comment on peut renouveler ses erreurs. Tout le monde semble l’avoir oublié, mais, au moment de la réouverture des écoles, Marius Gilbert avait courageusement avoué : « on pensait qu’il y aurait une deuxième vague, il n’y en a pas. » (JT RTBF). Aujourd’hui, certains entendent toujours nous guider par des modèles. Or ceux-ci n’ont en réalité aucune valeur prédictive, en particulier pour une maladie dont on comprend en réalité fort peu l’évolution épidémique. Notons également que l’on n’a pas davantage observé de remontée des cas une fois que les commerces non essentiels furent rouverts le 1er décembre dernier. La relation entre relâchement des mesures et reprise de l’épidémie reste donc entièrement à prouver.

Une reprise de l’épidémie incontrôlable ?

Enfin, les réticences à déconfiner sont aussi basées sur l’idée que l’épidémie pourrait reprendre si vite que nous ne pourrions pas réagir. Là aussi, les faits contredisent cette idée. La première vague fut bien sûr soudaine. Mais elle s’est développée dans un contexte révolu, avec une population dépourvue d’immunité, de moyens de protections et de gestes barrières. La dynamique de la seconde vague fut très différente : avant d’arriver à son pic (le 27 octobre), il y eut huit semaines de hausses consécutives du nombre de contaminations. Comme nous l’avons vu, le temps pour réagir ne manquait pas. Or, depuis le début de l’année on alerte dès que les contaminations sont en hausse plus de deux jours consécutifs comme si la situation devenait subitement hors de contrôle. Ce que l’expérience montre en réalité, ce n’est pas qu’il faut attendre le plus possible pour déconfiner, mais plutôt qu’en cas de reprise (pour l’heure tout à fait hypothétique), il ne faut pas tarder à prendre rapidement des mesures fortes.

>>> Le chapô est de la rédaction.