Opinions
Une chronique de Myriam Tonus. 

Chercher le bien commun est exigeant, mais la Pentecôte nous encourage à trouver l’énergie qui élargit les horizons.

Le "vieux continent" européen mériterait-il désormais sa qualification, non plus en raison de sa longue et féconde histoire, mais parce qu’il présente les symptômes de ce vieillissement marqué souvent, chez les humains, par un affaiblissement des capacités ? La vue et l’ouïe baissent, le pas se fait moins assuré, les "petits maux" se multiplient. Ces fragilités - ou qui sont perçues comme telles - engendrent l’insécurité, la crainte, la méfiance. Et l’on voit de ces personnes âgées se claquemurer chez elles, fermer leur porte à double tour au cas où, feuilleter les albums de photos témoins d’un passé où la vie semblait plus facile, tellement plus facile.

N’est-ce pas un peu le visage qu’offre l’Europe ? Fondée, au sortir de deux guerres, sur un espoir fou - celui de transformer ce continent meurtri en espace de paix et de solidarité -, elle a nourri les rêves de la jeunesse des golden sixties. Oui, nous étions convaincus que nous verrions, de notre vivant, les États-Unis d’Europe ! Les enfants du baby-boom sont aujourd’hui grands-parents et l’on assiste, médusés, à l’effritement continu du rêve, à coup d’"exits", en cours ou souhaités. Nous entendons des discours de haine que nous ne connaissions que par les livres d’histoire et nos parents qui en avaient payé le prix. L’Europe n’a hélas pas le monopole de ces poussées de fièvre nauséabonde. Mais nous pensions, béatement, que nous en serions préservés puisque notre continent avait juré : "Plus jamais ça !", scellant ce serment dans l’Hymne à la joie de Beethoven, qui célèbre la fraternité universelle.

On en est décidément bien loin. Y compris dans notre petit pays. Querelles de pouvoir, excommunications, slogans qui tiennent lieu d’idées, menaces et déminage : chacun campe sur son pré carré électoral. Et l’on a envie de souffler à celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, seront forcés de se parler et de se mettre d’accord : et si vous preniez pour base commune… le bien commun ? Ce bien commun, horizon de toute démocratie digne de ce nom, qui exige de celles et ceux qui s’y emploient qu’ils abandonnent leur petit ego pour mettre leurs idées - car les idées sont nécessaires ! - au service d’une communauté de citoyens dont les intérêts sans doute ne sont pas identiques, mais qui tous aspirent, à n’en pas douter, à mener une vie digne, bonne, à hauteur d’humanité. Cela paraît simpliste ? Essayez donc ! Car parler de "vie bonne" englobe tous les enjeux, du climat à l’éducation, de la justice au soin des plus démunis.

Une seule exigence à ce travail : avoir du souffle. Ce souffle qui gonfle les voiles, met au large et balaie les nuages. Ce souffle qui élargit la vision tout en rendant proche de chaque être humain. Ce souffle qui permet de tenir sur la durée - tout autre chose que de s’époumoner en des discours simplistes. C’est la version incarnée de ce qu’on appelle spiritualité, ce vieux mot latin qui signifie bien "vent", hélas trop souvent limité à la sphère religieuse. Le souffle-spiritualité n’est pas l’apanage des croyantes et des croyants, même s’il agit au cœur de leur vie. Dimanche, ils célébreront la Pentecôte, fête du don de l’Esprit. On connaît ces tableaux qui représentent sa venue sur les apôtres sous forme de langue de feu : magnifique symbole ! Ne dit-on pas d’une personne qui mène de beaux projets qu’elle a le feu sacré ou, plus familièrement, qu’elle pète le feu ?

S’ils éprouvent de la joie à sentir se revivifier en eux le feu et le souffle, on peut espérer que les croyantes et les croyants redoubleront d’énergie à être actrices et acteurs d’un monde meilleur, là où ils et elles sont. Sans oublier cependant que "L’Esprit souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va" (évangile de Jean). Voilà qui leur interdit de confisquer ce qui en réalité n’appartient à personne, mais est offert à chacune et chacun, quelles que soient ses convictions ou son histoire. La question, d’une urgence vitale aujourd’hui, n’est plus de savoir si, oui ou non, on a une spiritualité et laquelle, mais bien : as-tu, ou non, du souffle ? La réponse ne s’impose pas d’emblée mais c’est elle qui orientera l’avenir. Celui de notre terre et des humains qui y vivront.