Une chronique de Francis Van de Woestyne.

Et si, c’est juste un rêve, on changeait la vie ? Et si, c’est juste un souhait, on faisait de nos années sur Terre, ce cadeau, une promenade solidaire, une compétition de dons, un concours d’accords ? Et si, comme ces marins du Vendée Globe, lancés seuls pendant 80 jours sur les océans du monde, les hommes étaient récompensés non seulement pour leur indicible exploit mais aussi pour le sauvetage des autres ? Et si, juste pour essayer, on abandonnait le chacun pour soi, pour le devoir des autres ? Où qu’ils soient, quels qu’ils soient.

Bien sûr, la réalité nous impose de garder les pieds sur terre, bras repliés, têtes baissées, mains fermées. La pandémie exige de réduire les libertés, impose couvre-feu et fermeture des frontières. L’heure n’est pas, dit-on, à la rêverie béate, au délire gentillet, aux bonnes intentions. Il faut des actes, de l’autorité, de la discipline. Mais n’est-ce pas, précisément, lorsque tout va mal qu’il faut penser à faire du bien ? Il y a tant d’oiseaux de malheur, de prophètes aigris, de catastrophistes avertis, qu’il faut bien oser l’optimisme et la générosité.

Changer le regard

Pensez donc. Dans cette incroyable course en bateau en solitaire et sans assistance autour du monde, le vainqueur du Vendée Globe n’est pas celui qui a franchi le premier la ligne d’arrivée, Charlie Dalin, mais bien Yannick Bestaven, arrivé troisième. Pourquoi ? Dévié de sa trajectoire par la direction de la course pour porter secours à un concurrent en difficulté (Kevin Escoffier), Bestaven a bénéficié de 10 heures et 15 minutes de compensation.

Imagine-t-on un coureur du Tour de France récompensé de quelques précieuses secondes pour avoir aidé un autre cycliste à changer de roue ? Pour avoir secouru un autre tombé dans un ravin lors d’une épique descente ?

Que serait le monde si, dans la vie de tous les jours, les ascensions sociales, politiques, économiques étaient jugées, auscultées, bonifiées à l’aune du nombre de personnes que le promu ou la promue aurait entraînées dans son sillage ? Ne pourrait-on inciter les vainqueurs à partager les fruits de leur victoire, de leur croissance avec ceux que la vie a délaissés ?

J’entends déjà les réactions : mais quel est cet égalitarisme, ce rejet des réussites, des têtes qui dépassent ? Eh bien non, justement, il faut aimer la performance, valoriser les victoires, applaudir aux succès. Pourvu qu’ils profitent aux autres. Le propos n’est pas de bannir tout esprit d’émulation, de concours, voire de combat. Il faut ce sens de l’effort, cette culture du dépassement. Mais, une fois acquis, qu’il soit partagé.

Il est une autre caractéristique de ce Vendée Globe : jamais la course n’a connu si peu d’abandons. Sans doute le matériel est-il plus perfectionné qu’avant, sans doute les marins sont-ils plus aguerris, mieux préparés. Mais n’est-ce pas, aussi, grâce au sentiment de soutien, de fraternité qui y règne ? Ici la technologie et les réseaux sociaux n’ont pas pour conséquence de véhiculer la grossièreté et la haine, mais bien de rapprocher : le recours à WhatsApp a considérablement raccourci la réponse de la terre aux appels à l’aide des concurrents.

Parmi eux figurait un bateau aux couleurs de "LinkedOut" : un projet simple et généreux. Son fondateur, Jean-Marc Potdevin, veut inciter ceux qui ont un réseau (LinkedIn) à le partager, à l’offrir à ceux qui n’en ont pas et leur permettre ainsi de trouver un emploi. Il ne s’agit pas seulement d’aider les autres mais aussi, à terme, de changer le regard du public et des entreprises sur la grande exclusion. C’est une tendance mais qui grandit : celle des chefs d’entreprise qui veulent rendre à la société ce qu’ils ont reçu ou acquis grâce à leur génie, leur travail ou leur famille. Ce mouvement pourrait aussi toucher tous les citoyens qui, d’une manière ou d’une autre, se sentent privilégiés par la vie. Kennedy l’avait résumé dans cette formule : "Ne demande pas toujours ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays." Et pour les autres.

Voilà ce qu’a été ce Vendée Globe. Avec, au final, le sourire des marins qui laissent rouler sur leurs joues creusées, comme des embruns chauds, des larmes de joie et d’épuisement. Voilà ce que pourrait être la vie de tous les jours : l’aventure, le goût du risque, le sens de l’effort, la nature, la folie, la solitude, la technique au service des hommes. Et aussi, surtout, la solidarité, l’aide aux naufragés de la vie. Voilà ce que pourrait être la vie : une course solidaire. Comme le dit un proberbe africain : "Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin…"