Éduquer à la sexualité est une mission que les centres de planning familial assument auprès des adolescents dans les écoles. Les animateurs “planning” sont aux prises avec de sérieux changements chez certains groupes de jeunes. Ces changements sont liés à des phénomènes sociétaux comme l’hypersexualisation des médias, la consommation effrénée d’internet, mais aussi “l’ethnicisation” de nombreuses écoles avec la précarisation accrue des quartiers où elles sont implantées.

Un des points de crispation est le sexisme. Les garçons revendiquent un pouvoir “fort”. Les filles n’ont pas le droit d’être actives dans la séduction, elles doivent se tenir à l’écart des garçons. Il appartient aux frères et aux hommes de la famille de les surveiller. La pire des choses étant qu’elles se lient avec un garçon qui ne soit pas de leur communauté. Du point de vue de notre idéal progressiste d’émancipation des femmes, ces positions machistes sont difficiles à entendre. Mais sommes-nous cohérents ?

Trop souvent, ce travail d’animation “Evras” (Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle) se concentre sur la transmission des valeurs d’un idéal humaniste occidental. On passe sous silence les discriminations dont sont victimes ces jeunes. Quand on aborde les questions de sexualité, on ne pense pas nécessairement à s’interroger sur les conditions dans lesquelles ils se construisent. Ils sont pour la plupart les héritiers d’un parcours d’exil souvent douloureux. Restent dans l’ombre les urgences auxquelles sont confrontées leurs familles. Dans l’ombre également leurs questions essentielles : comment devenir des adultes respectés dans une société fondamentalement inégalitaire ? Comment concilier un héritage familial, culturel, religieux, avec les exigences contradictoires de la société où ils sont censés construire leur avenir ?

Aborder les questions de sexualité en faisant l’impasse sur ces questions constitue une forme de violence faite à ces jeunes. Les réactions ne sont que le fruit de ce silence.

Les positions machistes exprimées sont donc à mettre en lien avec la lutte que ces garçons doivent mener pour occuper une place digne dans notre société. Quotidiennement, ils affrontent racisme et ségrégation. Face à ces questions, garçons et filles n’affrontent pas les mêmes réalités. Eux, plus qu’elles, souffrent d’une infériorisation sociale due à leur origine et leur apparence corporelle. Si la féminité prête le flanc au machisme, elle écarte en revanche plus volontiers le regard raciste. “Elles” sont bienvenues dans les boîtes de nuit ! L’émancipation des femmes est alors vécue par les hommes de leur communauté comme une forme de trahison de la solidarité “raciale” et sociale.

Cette situation asymétrique permet de mieux comprendre l’enjeu crucial que constitue le contrôle des femmes et particulièrement le contrôle de leur sexualité. Dans cette perspective, la virginité des filles prend une valeur symbolique. Il s’agit d’un enjeu de dignité du clan tout entier, dans une société qui l’infériorise. Ce n’est pas seulement leur libération personnelle qui est en jeu, c’est aussi et surtout leur loyauté à l’égard de leur communauté.

Ces contextes de vie entraînent chez les jeunes des conflits de loyauté qui sèment de sérieuses tensions dans leurs relations amoureuses. Ils sont pris entre deux modèles d’identification souvent contradictoires. L’un pousse vers leur monde d’origine. L’autre, vers la société d’accueil. Mais ces tensions risquent parfois de déboucher sur un rejet radical de l’une ou l’autre de ces appartenances ou encore sur l’identification à une autre civilisation idéalisée, qui rend vulnérable aux discours fondamentalistes.

Au niveau de leur sexualité, les garçons sont déchirés entre le désir d’expériences sexuelles et le devoir de s’assurer une épouse fidèle garante de la dignité familiale. Les filles, elles, sont écartelées entre la solidarité “raciale” et le désir d’émancipation.

Les propos tenus par les jeunes lors des animations “Evras” sont parfois poussés à l’extrême. En pleine traversée de l’adolescence, leur identité est en complète réorganisation. Ils ne savent pas très bien qui ils sont ni qui ils veulent être. La provocation, les conduites à risques et, dans certains cas, la violence constituent un appel à la confrontation, un appel à la loi, voire au conflit pour définir l’autre et, par voie de conséquence, se définir soi-même.

Ils cherchent à mettre l’adulte hors de lui, espérant ainsi accéder à son fond de vérité. Quand l’adulte sera déstabilisé, triste ou en colère, le jeune aura accès à de l’authentique, de l’inédit. La provocation, vue sous cet angle, fait partie d’une tentative de construction identitaire complexe. C’est le début d’un processus de métissage, une tentative d’harmonisation de leurs différents repaires culturels.

Pour cette élaboration difficile, il apparaît fondamental de fournir à ces jeunes des repères mixtes et des passerelles, de leur permettre de se former auprès d’adultes “réconciliateurs”. D’adultes qui légitiment et reconnaissent leur histoire, leur parcours, leurs ressources.

Une construction identitaire harmonieuse ne pourra se faire sans que soit reconnue la culture de leurs familles. Plutôt que de se laisser déstabiliser par des affirmations agressives relatives aux thèmes de la sexualité, il semble préférable de commencer par là : aborder le culturel d’entrée de jeu, travailler avec la diversité et les différences. Il s’agit de quitter une position ethnocentrique et d’adopter une position “cosmopolite”.

Il s’agit au fond de légitimer les difficultés de parcours des jeunes et de mettre en mots les liens d’appartenance et les conflits de loyauté sous-jacents aux normes qui semblent régir leur sexualité. Alors, seulement peut se nouer un dialogue qui enrichira les uns et les autres, fondation d’un réel échange interculturel, source de métissage pour les jeunes mais aussi pour nous. (1) Ce texte est publié dans le dossier de la Revue Politique (n°80) intitulé “Sexualité, des chaînes à briser”. Entre autres contributions : “Les femmes doivent se rééduquer sexuellement” par Elisa Brune, “Sanctions administratives communales : l’engrenage” par Edgar Szoc et “Simplifier le fédéralisme belge ?” par Pascal Delwit.