Une opinion de Marc Deltour, délégué épiscopal enseignement (laïc, diocèse de Liège).


Impossible d’ignorer les scandales des abus sexuels dans l’Eglise : ils ont défrayé la chronique des médias … et continuent de l’alimenter. Abus sexuels sur mineurs pratiqués dans plusieurs pays, violences sexuelles à l’égard de religieuses, déploiement d’une "paroisse homosexuelle" au sein du Vatican.


Les deux premiers renvoient à des crimes sans nom : l’exploitation sexuelle de personnes vulnérables (des jeunes, des religieuses sans défense). Que de souffrances pour les victimes ! Quant à la "paroisse homosexuelle" vaticane, ce n’est pas l’homosexualité qui est en cause ici, mais notamment l’hypocrisie du système et, partant, la complicité de silence vis-à-vis de pédophiles avérés.

La pédophilie en effet détruit des jeunes dans la construction de leur image propre, pour une part inconsciente, image comme corps sexué, comme être psychique aussi. Elle perturbe l’être sexué que chacun est. Les viols pratiqués sur des religieuses "obéissantes" engendrent un vécu traumatique qui atteint l’intime même de la personne et altère son sentiment positif d’existence, sans parler des conséquences qui, en cas de grossesse, confinent à l’absurde.

Le cléricalisme : "fruits" exécrables et racines profondes

Ces crimes sont l’expression d’abus de pouvoir de certains membres de la "hiérarchie catholique", en dévoiement de leur vocation première : certains prêtres donc, prélats, séminaristes. Ils soulèvent la question du cléricalisme dans l’Eglise, dont les "fruits" exécrables sont nombreux et les racines profondes. Le pape François s’en est pris sévèrement à ce cléricalisme dans sa lettre au peuple de Dieu d’août dernier. Selon S. Joulain, père blanc et thérapeute, ces abus renvoient à une "culture cléricale" aux composantes suivantes : une culture du secret, l’omerta de certains évêques, la dimension paternaliste et "homosociale" de la culture cléricale, une compréhension erronée de la fraternité sacerdotale, l’absence de formation psychoaffective dans les séminaires, un accès sans contrôle aux enfants. Mais également : une compréhension déformée de la sexualité perçue sous le seul prisme de la vertu de chasteté et non sous l’angle d’une expression libre de consentements. Si l’on se place du point de vue des victimes, comme citoyen "lambda" ou comme baptisé, on est submergé de honte, de colère et de chagrin aussi, comme avec une envie de vomir.

L'Eglise n'a pas le choix : elle doit se réformer

Les médias ont raison de pointer une crise existentielle pour l’Eglise. L’Eglise – désormais en hiver - n’a pas vraiment le choix : si elle veut survivre à ces abus, elle doit impérativement se réformer en profondeur. Et rapidement ! En commençant par déférer les coupables devant les justices civiles, en écoutant les victimes et en aidant à leur reconstruction psychique, en ouvrant des lieux de "dépôt de plainte" comme cela a été pratiqué en Belgique dès 2012. L’Eglise doit aussi se réformer de l’intérieur : en accordant une place bien plus importante aux femmes et à leur regard sur l’être humain, en offrant un choix de vocation (célibat ou mariage) à ses prêtres, en accordant son "sens de la foi" à tout le peuple de ceux qui croient et non aux seuls clercs.

Devant tant d’ignominies et de telles trahisons du message originel du Christ (terme utilisé par Mgr J.P. Delville dans sa lettre pastorale de Carême), les bras nous en tombent et le désir de quitter ce "bateau" trouve une légitimité.

Le problème, c’est que c’est aussi – pas seulement – dans la rencontre d’authentiques communautés croyantes que nous pouvons entretenir la petite flamme de la foi-confiance et gonfler nos voiles au souffle qui habite la Parole évangélique. Cette Parole est essentielle : en effet, il est possible de trouver en elle un fondement ultime au principe d’éducabilité et de croissance de chaque être humain, un fondement ultime à cette invitation de notre conscience à être juste, à construire le bien commun, à vivre en égale dignité avec chaque être humain, à lutter contre les inégalités, à convertir nos égos pour créer des chemins de bonté et de bienveillance pour autrui.

L’ombre est indissociablement liée à la lumière

"Je ne suis pas catholique à cause des prêtres ou des évêques, y compris les meilleurs" déclare Véronique Margron, Dominicaine française, en septembre 2018. "Je suis catholique à cause de l’amour inconditionnel de Dieu pour cette humanité précaire, parfois fracassée par des prédateurs." Je suis catholique … à cause du Christ et "de la hauteur inégalée de son message éthique, à cause de son indulgence pour l’humanité, en particulier la plus vulnérable, indulgence portée à son paroxysme. Le Christ est le seul modèle divin dont on peut vouloir qu’il existe." (Chantal Delsol) Victor Hugo avait déjà pointé cette réalité : "La trahison des messagers ne prouve rien contre la vérité du message."

Selon les grands spirituels, l’ombre est indissociablement liée à la lumière, le mal indissolublement lié au bien. François de Sales (XVIe siècle) soutient que la ligne de démarcation entre le bien et le mal … se trouve à l’intérieur de chacun d’entre nous. La seule manière de faire refluer l’ombre, c’est de faire prospérer la lumière, de la propager, de l’étendre. C’est ainsi qu’elle peut gagner, peu à peu, sur les ténèbres.

L’enjeu de cette crise pour l’Eglise, c’est, comme l’évoque V. Margron, de "s’éloigner d’un christianisme du code au profit d’un christianisme du ‘style’", inspiré du style de Jésus, de sa "manière d’habiter le monde par l’hospitalité, l’absence de mensonge et la concordance avec lui-même".

Dans la proximité de Pâques, espérons une aube nouvelle pour notre Eglise.

N.B. De nombreux extraits de la presse écrite ont rendu possible cet article. Pour ceux qui désirent approfondir, nous recommandons deux ouvrages, très bien documentés, écrits par des femmes théologiennes : 1°) celui de l’essayiste critique, Christine PEDOTTI, Qu’avez-vous fait de Jésus ? Albin Michel, 2019 ; 2°) celui de Véronique MARGRON, Un moment de vérité, Albin Michel, 2019.