Opinions

Osons le dire en cette période de retour des « sans écoles » : la logique du législateur organisant ce désormais célèbre décret est très simple. Elle est basée sur trois hypothèses. La première hypothèse est : un enfant égale un enfant. Chacun le sait : tous les enfants partagent une histoire, des compétences, des besoins, des projets d’avenir, des savoirs tous identiques. Voici la seconde hypothèse : une école égale une école. Elles ont une histoire, des équipes, des projets éducatifs, des organisations identiques. La thèse est évidente : toute école est en mesure de répondre aux besoins de tout enfant et de tous les enfants. Enfin le législateur a posé comme troisième hypothèse le fait qu’il ne peut plus faire confiance aux écoles et aux parents en matière d’inscription à l’école secondaire. Les écoles et parents faisaient obstacle aux objectifs poursuivis par le décret à savoir : « organiser de manière pragmatique et transparente le processus d’inscription , assurer à toutes les familles l’égalité d’accès, l’égalité de traitement dans le processus d’inscription, promouvoir la lutte contre l’échec scolaire, le décrochage en soutenant la mixité sociale culturelle et académique ».

Fort de ces trois hypothèses, le législateur a hiérarchisé les parents entre eux selon ses propres valeurs. Les parents à privilégier particulièrement , sont ceux qui ont scolarisé son enfant en 6éme primaire dans une école à encadrement différencié. Dans toute école 20,4 % des places leur sont réservées. Viennent ensuite neuf catégories de parents bénéficiant de priorités dégressives : fratrie, enfant en situation précaire, enfant à besoins spécifiques, interne, parent prestant et adossement. La plupart de ces parents pourront effectivement choisir une école selon leurs propres critères de leur choix !

Pour les tous autres parents, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a décidé que les meilleurs parents sont ceux qui ont scolarisé leur enfant dans l’école primaire du réseau la plus proche à vol d’oiseau de son domicile. Ils obtiennent alors la pondération maximale pour ce facteur qui multiplié à d’autres critères permettra de déterminer l’indice composite déterminant la place de l’enfant dans la file virtuellement crée dans toutes les écoles dites complètes.

La thèse du législateur peut se résumer comme suit: ces modalités d’inscription gage de mixité sociale dans les écoles permettront une augmentation du taux de notamment lors des épreuves aux épreuves PISA, PIRLS.

La démonstration est impossible à mener !

Venons-en à la démonstration : elle est impossible à mener ! Les hypothèses posées sont contradictoires entre elles: l’égalité supposée entre tous les enfants est contredite par les priorités successives hiérarchisant les familles entre elles. Le décret nie également l’existence des projets éducatifs divers et diversifiés qu’ils relèvent de la famille ou de l’école. Plus encore le facteur distance « domicile-école primaire du réseau à vol d’oiseau » est à Bruxelles caduque : soixante pourcent des enfants en âge d’école primaire ne fréquentent l’école la plus proche de leur maison. L’aggravation de la pénurie de places en écoles maternelles et primaire éloigne de plus en plus de famille vers des écoles de l’ancien Brabant.

Cette apparente simplicité se cache sous 29 pages de décret, 80 pages pour la circulaire 2013 à destination des écoles secondaires, 50 pages pour la circulaire primaire, 35 pages de rapport CIRI (2)concernant son application en 2012, 2 pages pour le FUI (2)destiné aux parents, un algorithme complexe,...

Examinons ensuite l’aspect transparence qui semble relatif. D’abord il faut zapper le vocabulaire technique crée pour l’occasion : adossement, écoles réputées complètes, indice ISEF voire composite parfois dit moyen, parent prestant, conventions de partenariats, enfant en situation précaire, inscription chrono, optimisation des places ….Les concepts de mixité sociale, d’égalité d’accès, d’égalité de résultats au terme de l’enseignement obligatoire, amélioration des résultats PISA, PIRLS et autres épreuves externes sont fondateurs des décrets successifs non définis de manière opérationnelle doivent également être mis de côté.

Au delà des chiffres et du vocabulaire, notons l’impossibilité pour un parent de vérifier l’exactitude des places attribuées à son enfant dès qu’il fait l’objet du classement par logiciel. Les choix des parents sont interdépendants et changent à chaque « optimisation » effectuée. Seuls des informaticiens de l’administration ou chefs de cabinet ont accès au logiciel modifié à de très nombreuses reprises. L’outil de calcul de la distance est le logiciel Google Maps, outil lui-même modifiable à tout moment par la célèbre entreprise américaine. Plus opaque encore est le mode de fonctionnement la CIRI. Qui y dépouille le courrier, par qui et comment sont prises les décisions de recevabilité des recours de parents, quels sont les critères objectifs fondant ces décisions mettant en jeu l’avenir d’enfants ? Ces questions restent sans réponse.

La question de l’efficacité montrée par le décret mérite une réponse nuancée.

Un effet positif est la longue mobilisation de parents et pro de l’école demandant un retour à l’école de la confiance : fondement de l’acte éducatif. Un autre en est la prise de conscience que l’offre scolaire bruxelloise ne correspond pas à la demande des parents qui par leurs choix fussent-ils stratégiques réfutent les hypothèses d’égalité prônées par le législateur. A contrario d’augmentation annoncée du taux de réussite global, les indicateurs de l’enseignement montrent année après année une augmentation significative de l’échec au premier degré. L’effet mixité sociale tant attendu relève-t-il du rêve. Le nombre d’enfants « sans écoles » augmente annuellement privant ces enfants d’une part de leur enfance et de la possibilité de rêver son école secondaire. Plus inquiétant encore nombreux sont les parents qui s’adaptent à la logique du législateur et ne choisissent plus l’école secondaire sur base de leurs projet éducatifs en lien avec les besoins de leurs enfants pour diverses raisons. Ces changements lourds de conséquences sur le terrain sont inhérents aux décrets inscription successifs qui nient dans leur fondement le premier objectif assigné à l’école par le décret Mission « promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves ».

Simple oui, transparent en surface, inefficace en matière de réussite scolaire, efficace pour conscientiser tous nos concitoyens à l’urgence de répondre aux défis éducatifs du XXIème siècle, défis qui passent par des écoles diverses offrant des projets diversifiées et de qualité adaptés aux enfants qui les fréquentent, la boite de Pandore inscription ne se refermera pas tant que le législateur ne garantira pas la qualité éducative pour tous et chacun.

Anne François

Psychopédagogue dans des écoles ISEF (indice socio-économique faible).