Une opinion des permanents régionaux CNE des hôpitaux, des MR-MRS, des soins et services à domicile, de l’hébergement des personnes handicapées et des jeunes en difficulté, de l’enfance, du socio-culturel,...

Le personnel des soins de santé est en première ligne face à ce virus et est confronté à une série de situations qu’il ne devrait jamais connaître. Outre l’angoisse, la fatigue et la peur qu’il doit subir chaque jour depuis le début de la propagation, il fait face à des employeurs qui n’ont pas toujours les moyens ou la volonté de les soutenir, de les protéger. 

Des centaines de témoignages du terrain nous reviennent, tous plus consternants les uns que les autres. Les témoignages de travailleuses et travailleurs révoltés, écœurés, coincés entre deux réalités : celle de soigner et celle de protéger (soi, sa famille et les autres patients). Ces travailleurs qui ont souvent choisi leur métier pour l’aspect humain, se sentent écartelés par deux opposés et font généralement le choix de la conscience professionnelle plutôt que celui de la raison. Mettre leur santé en danger pour sauver celle des autres. Et pas seulement. Parce que si certains peuvent passer au-dessus du fait de mettre leur propre santé en danger, celui de mettre en péril leurs proches est beaucoup plus compliqué. Nous ne pouvons que les comprendre. Rentrer chez soi auprès de son mari, de sa femme, de ses enfants, parfois de ses propres parents en sachant que nous avons été au contact de ce virus dangereux sans être protégés devrait être une situation inenvisageable. Pourtant c’est ce que vit chaque jour le personnel des soins de santé dans les hôpitaux, dans les maisons de repos, les aides et soins à domicile, l’hébergement des personnes handicapées ou des jeunes, etc… Mais il s’agit aussi de protéger le reste des bénéficiaires. Et ce n’est pas tout. Ce sont généralement leurs propres droits aux travail qui sont bafoués. Entre des heures supplémentaires incalculables, des temps de midi inexistants, des horaires à la carte, des récupérations supprimées,… ils doivent jongler entre leur métier et son exécution dans de bonnes conditions. Jusque quand allons-nous accepter cette situation ? Quand le gouvernement va-t-il réellement mettre en place des systèmes pour protéger ces travailleurs ? Quand les directions vont-elles comprendre que même en période de crise, les droits de ces travailleurs doivent être respectés ?

Les syndicats assaillis de plaintes

Le syndicat n’a pas été à la pêche aux témoignages; les permanents syndicaux sont assaillis depuis des jours et des jours de plaintes transmises par les délégué.e.s de terrain. Face à la détresse de leurs collègues, ils n’arrivent pas à gérer ces doubles contraintes permanentes. "Dois-je conseiller, comme on nous l’a appris à l’école, de ne pas faire les soins sans protection suffisante pour éviter la contamination, au risque d’être sanctionné, ou dois-je conseiller aux collègues d’obéir aux ordres, au risque de contaminer leur famille et les autres bénéficiaires ?", "Dois-je conseiller aux collègues de refuser de revenir au travail le jour de sa récupération du week-end presté, pour être capable de tenir le coup dans la durée, ou dois-je lui confirmer qu’on est en crise, et que, 'quand on est en guerre, monsieur, on obéit au général !' ?"

Parmi les témoignages reçus, la plupart vont dans le même sens. Il y a ce technologue "qui a honte de son institution et de la manière dont la crise est gérée. On devrait montrer l'exemple et c'est tout l'inverse." Il y a cette infirmière aux soins intensifs "qui trouve la situation cauchemardesque". "Je confirme que nous allons manquer de tabliers, de drogues, de personnel en bonne santé. Les collègues sont déguisés pendant des 4h d'affiliés, les visages sont épuisés. Les marques des élastiques sur leur nez, crâne tatoué. On a pas le choix. Juste impossible. C'est vraiment des conditions extrêmes." Il y a ce travailleur aide-soignant en maison de repos "qui a enfin reçu des masques.. mais après la confirmation de deux cas avérés dans son institution". "La direction ne veut pas nous faire faire le test de dépistage, indispensable pour que cette maladie soit reconnue comme maladie professionnelle !". Il y a ce brancardier "affecté au transport de patients "covid" qui les transporte sans gants et sans masque". "On nous a demandé d’aider au tri des patients à l’entrée des urgences, le médecin nous a dit que le masque n’était pas nécessaire. Un second médecin arrive plus tard pour nous engu… en nous disant que le port du masque est obligatoire ! OK mais entretemps, les patients que nous avons aiguillés, ils nous ont peut-être transmis le virus…". Il y a cette infirmière en maison de repos "qui travaille seule la nuit". "Impossible d’avoir un masque, ils sont sous clé". Cet aide-soignant en maison de repos, qui sait que les masques à usage unique sont arrivés, mais qui est obligé de mettre un masque en tissu, lavé dans la lessiveuse du linge souillé des résidents… ce personnel de psychiatrie qui ne comprend pas pourquoi les patients entrent et sortent toujours comme ils veulent, malgré le confinement. Cette infirmière à domicile qui continue à aller soigner un patient Covid-19 : la circulaire dit seulement qu’il faut terminer la tournée par ce patient… et puis rentrer laver son tablier chez soi ! Il y a ce Directeur de maison pour personnes handicapées qui, alors que 3 bénéficiaires sont confinés, ne propose que des masques en tissu et ne cherche pas de solution à l’isolement des personnes infectées. Il y a même quelques directions des secteurs de première ligne qui mettent du personnel en chômage temporaire pour réaliser des économies.

Le sacrifice a ses limites

Il ne s’agit là que d’un échantillon des situations problématiques rencontrées par les représentants syndicaux du secteur non marchand. Mais ce que nous pouvons dire, c’est qu’il ne sera pas possible de tenir ainsi dans la durée. Le sacrifice a ses limites.

Il n’appartient pas au personnel de terrain, ni au cadre inférieur (infirmier-chef, assistant social, chef éducateur,…), ni même à la direction des institutions, de définir la part de risque acceptable en fonction du matériel disponible et des procédures établies, en regard de l’ampleur des besoins. La responsabilité qui incombe à ces niveaux, c’est celle de mettre en place les procédures décidées, sur base des moyens disponibles. Il appartient aux autorités disposant des informations les plus fiables, une vision d’ensemble, et l’autorité nécessaire de définir le niveau de risque acceptable, et au-delà duquel l’institution n’a plus à prendre en charge les patients/ bénéficiaires, mais à les référer à d’autres. Comme il appartient aux autorités, de garantir les moyens permettant aux fédérations d’employeurs de conclure des accords sectoriels délimitant les éventuelles dérogations possibles aux normes sociales et au droit du travail. Faute de ces deux cadres, ne nous étonnons pas si demain, nous manquons de ces "braves héros, tombés au champ d’horreur" !