Une opinion d'André Van Gossum, médecin.

Le réveil de la jeune génération du XXIe siècle est indéniablement positif mais, au risque de la décevoir, ceci n’est pas nouveau, ni original.

Alors que la crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19, ses impacts économiques, sociaux et politiques ont occupé l’espace médiatique depuis les premiers mois de cette année, nous avons assisté à une résurgence soudaine de la lutte contre le racisme et - en corollaire - de la remise en question du passé colonial de la Belgique et de ses principaux acteurs.

Ce mouvement, presque révolutionnaire et devenu planétaire, est lié à une vidéo de 8 minutes et 46 secondes devenue virale montrant le meurtre d’un jeune délinquant afro-américain par un policier blanc à Minneapolis. Scène insoutenable, teintée de violence, de sadisme et de racisme qui a bouleversé la planète.

Une vidéo relayée par les réseaux sociaux a donc ravivé brutalement le sentiment antiraciste et le questionnement sur notre passé colonial au sein d’une jeune génération qui ne semblait pas trop se préoccuper de ces problèmes jusqu’à il y a peu.

Bien que ne cautionnant pas certaines actions peu réfléchies et qui n’auront que peu d’impact sur le racisme lui-même (la destruction non discutée de statues), le réveil de la jeune génération du XXIe siècle est positif. Mais, au risque de la décevoir, ceci n’est pas nouveau, ni original.

Retour en 1971

Retrouvé dans mes archives, j’ai relu mon travail de fin d’humanités, datant de 1971. Nous étions invités par nos professeurs à porter un regard critique sur un sujet de notre choix. Mon travail s’intitula "Sommes-nous racistes ?" Volontairement provocateur, j’avais voulu nous mettre en cause plutôt que d’analyser les causes et méfaits du racisme.

La fin des années 60 avait été marquée par l’assassinat de Martin Luther King, d’intenses violences raciales aux États-Unis et le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud. L’année 1971 fut proclamée par l’assemblée générale de l’Onu "année internationale de la lutte contre le racisme et la discrimination". À cette occasion, le président français Georges Pompidou avait lui-même qualifié le racisme de "fléau du XXe siècle".

De plus, j’avais eu le privilège de participer à la période de Noël 1970 à un échange entre rhétoriciens belges et congolais. J’étais parmi les quinze élèves belges sélectionnés pour passer dix jours à Kinshasa et rencontrer les habitants. Logés à l’hôtel Memling, nous n’avons été reçus que par des expatriés belges.

Au cours de ce bref séjour, nous avons pu aller nager, à plusieurs reprises, à la piscine de l’Athénée de Kalina (devenu Athénée de Gombé). Demandant à un jeune étudiant belge expatrié pourquoi il n’y avait aucun étudiant congolais, il me répondit : "Ici, à Kinshasa, les Noirs ne se rendent jamais aux endroits fréquentés par les Blancs. Ce n’est pas l’hostilité aussi nette que celle vécue aux États-Unis, mais cela ne s’explique pas. Il faut vivre ici six mois pour comprendre."

Fallait-il donc comprendre que ce phénomène de discrimination était une sorte d’évidence basée sur une expérience intime ?

Dans ce modeste travail, j’avais étendu la réflexion au-delà du "racisme", tel que le meurtre de George Floyd l’a malheureusement ravivé, mais aussi à toutes les formes de discrimination dont chacun d’entre nous peut être l’auteur ou la victime : ethnique, religieuse, politique, sociale, intellectuelle, philosophique…

J’avais évoqué à tort ou à raison le rôle éducatif et culturel du sentiment de discrimination ou d’exclusion ; chaque individu grandit au sein du groupe famille, évolue vers le groupe de la classe d’école (où les premières discriminations peuvent naître), au groupe d’amis (parfois très fermé) et ensuite à divers groupes liés à des idéaux ou intérêts particuliers.

Il est connu que les origines du racisme et de toute forme de discrimination sont issues de préjugés, d’intérêts personnels, d’ignorance, de crainte, de dérives psychologiques telles que l’"horreur des différences" évoquée par des psychanalystes.

En juin 1971 je terminais mon travail de fin d’humanités par les phrases suivantes : "Il semble donc que l’on parlera encore longtemps du racisme dans le monde. Ce qui importe, ce n’est pas de prendre des mesures superficielles mais bien d’amorcer une transformation des mentalités."

Plutôt que de faire tomber des statues, faisons tomber nos préjugés.