Une opinion de Marc Molitor et de Vincent Engel, respectivement journaliste et écrivain, professeur à l'UCLouvain.

Le rapporteur spécial de l’Onu dénonce la maltraitance et la torture du fondateur de WikiLeaks. Le sort infligé à Julian Assange par les États et justices britannique et suédoise devrait susciter l’indignation générale.

En vingt ans de travail auprès des victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’États démocratiques s’assembler pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu pendant une aussi longue période et avec si peu de respect pour la dignité humaine et la primauté du droit. La persécution collective de Julian Assange doit se terminer ici et maintenant." C’est le constat implacable rendu ce 31 mai par le rapporteur spécial de l’Onu sur la torture.

Le sort infligé à Julian Assange devrait susciter l’indignation générale. C’est l’écœurement et la colère qui vient à l’esprit, aux tripes, aux lèvres, quand on voit le comportement des États et justices britannique et suédoise.

Voilà un homme qui, sans être inculpé de quoi que ce soit en Suède, et qui n’a été jugé coupable que d’un délit très mineur en Grande-Bretagne, a déjà subi une peine très lourde, huit ans de détention. Ce n’est même pas de la détention préventive avant jugement.

Un homme qui est en prison de haute sécurité pour un délit qui vaut tout au plus quelques semaines de prison et même, normalement il devrait s’agir d’une peine avec sursis. Il n’a volé ni frappé personne, tué personne, corrompu personne.

À l’isolement, en cellule 23 heures sur 24, il écrit "j’ai été privé de toute capacité de préparer ma défense, sans ordinateur, sans Internet, pas de bibliothèque jusqu’à présent, et même si j’y avais accès, ce ne serait qu’une fois par semaine et pour une demi-heure avec tous les autres (détenus). Pas plus de deux visites par mois et il faut des semaines pour inscrire quelqu’un sur la liste des visiteurs à condition de fournir toutes leurs coordonnées pour faire l’objet d’une enquête de sécurité. Ensuite, tous les appels, à l’exception de ceux des avocats, sont enregistrés et d’une durée maximale de 10 minutes dans une période limitée de 30 minutes par jour, pendant laquelle tous les détenus se disputent le téléphone. Et le crédit ? Juste quelques livres sterling par semaine et personne ne peut appeler de l’extérieur." (1)

Collusion des quatre États

Après avoir fait preuve d’une résistance hors du commun, cet homme est dans un état de santé grave, et a été transporté ce jeudi 30 mai dans la section hospitalière de la prison. Ce qui n’empêche pas des procureurs suédois de continuer à vouloir l’entendre et le faire comparaître par vidéo dans quelques jours. Au moins les juges britanniques ont reporté l’audience prévue.

Le rapporteur spécial de l’Onu sur la torture a rencontré Julian Assange en prison accompagné de deux médecins spécialisés dans l’examen de victimes potentielles d’abus et de tortures. "Julian Assange a été exposé, pendant plusieurs années, à des formes progressivement sévères de peines ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants, dont les effets ne peuvent être qualifiés que de torture psychologique", écrit l’expert indépendant de l’Onu dans un communiqué ce 31 mai. "Il y a eu une campagne incessante et effrénée de harcèlement, d’intimidation et de diffamation en public contre M. Assange, non seulement aux États-Unis, mais également au Royaume-Uni, en Suède et, plus récemment, en Équateur. Cela incluait un flot ininterrompu de déclarations humiliantes, dégradantes et menaçantes dans la presse et sur les médias sociaux, mais aussi de hautes personnalités politiques et même de magistrats judiciaires impliqués dans des poursuites contre Assange." Le rapporteur de l’Onu critique donc vivement la collusion des quatre États pour maltraiter Assange "avec si peu de respect pour la dignité humaine et la primauté du droit. La persécution collective de Julian Assange doit se terminer ici et maintenant." Il appelle la justice britannique à ne pas prononcer l’extradition d’Assange vers les États-Unis. (2)

Passivité des médias

Le sort d’Assange se joue dans la passivité atone sinon le silence assourdissant de nombreux médias, qui d’ailleurs pourraient bien regretter leur inaction un jour, puisque son sort risque d’affecter leur propre avenir.

Un homme que ses ennemis essaient de salir par tous les moyens, y compris les plus minables, tellement il les a fait trembler. Un homme qui a fait profiter bon nombre de grands médias de ses services, informations et révélations, mais qui aujourd’hui, quand il s’agit de le défendre, se sentent obligés de commencer par dire qu’ils ne l’aiment pas mais que, quand même, ils se sentent un peu obligés de le défendre, tout en se pinçant le nez.

Julian Assange est dans une prison de haute sécurité réservée aux terroristes, pour le seul délit d’avoir un jour brisé son bracelet de sécurité qui l’assignait à domicile, pour se réfugier à l’ambassade d’Équateur à Londres.

C’était son choix ont argué jadis les juges britanniques qui voulaient le livrer à la Suède et au-delà très probablement aux États-Unis. Mais ils ont à ce moment, en 2012, interprété une loi d’une façon tellement douteuse que cette loi a très vite été modifiée dès l’extradition d’Assange vers la Suède prononcée.

Tout montre que la procédure a été gérée par le parquet suédois pour durer, pour "ne pas aboutir". Une investigation préliminaire pour des allégations de soi-disant agressions sexuelles et viol, même pas encore au stade de l’inculpation et qui eût dû être résolue en quelques semaines, a été délibérément transformée en un instrument de guerre judiciaire - parsemée d’irrégularités - avec la complicité de magistrats britanniques, aux fins de maintenir Julian Assange confiné dans sa chambre obscure de l’ambassade équatorienne, aux fins de le mettre hors course, de l’empêcher de nuire aux puissants, aux fins de dégrader sa santé. Tout montre qu’Assange et ses proches avaient raison d’estimer que quitter l’ambassade ou se rendre en Suède comportait des risques élevés d’extradition vers les États-Unis.

Une peine sans procès

Le groupe de travail de l’Onu sur la détention arbitraire a d’ailleurs entièrement validé cette thèse. Le Royaume-Uni et la Suède, qui avait accepté de collaborer à ces travaux très pointus, se sont ensuite empressés d’en rejeter les conclusions de façon insultante et dénigrante, ignorant toutes leurs obligations internationales.

Voici ensuite que l’Équateur qui lui avait offert asile et protection les lui enlève dans des conditions déshonorantes. Quelques-uns de ses sbires ont même trouvé le moyen de faire chanter Assange et ses proches en menaçant de diffuser les images de sa vie privée dans l’Ambassade. Peut-on trouver plus sordide ?

Pour qui ne voulait pas déjà le voir, l’"affaire suédoise" apparaît tout de même aujourd’hui pour ce qu’elle est : le cache-sexe - si l’on peut dire - de l’extradition vers les États-Unis. On sait qu’il y risque prison à vie, mauvais traitements, torture, tels que Chelsea Manning et d’autres en ont déjà subi.

Julian Assange vit ce processus assez nouveau qui est une "peine sans procès" en quelque sorte. La sanction, c’est ce processus judiciaire qui n’aboutit pas parce que "qu’on" le fait traîner, de sorte à l’y enfermer et ainsi le neutraliser. Peut-être jusqu’à la mort. Une pratique d’États voyous et de justice dévoyée.

(1) texte complet : https ://www.legrandsoir.info/j-ai-recu-une-lettre-de-julian-assange.html

(2) https ://www.ohchr.org/FR/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=24665&LangID=E)