Une opinion de Cédric Chevalier et de Thibault de la Motte, membres du comité "Déclarons l'état d'urgence environnemental et social".

Les témoignages et les images d’Australie nous frappent de stupeur. S’agit-il du début de l’effondrement écologique d’un pays occidental comme le nôtre ?

Dans la sidération et la rage, les Australiens découvrent –trop tard– que leur Premier Ministre, Scott Morrison, un climatosceptique pro-charbon qu’ils ont reconduit au pouvoir contre toute attente en mai 2019, s’enfonce dans le déni et démontre sa totale incompétence. Abandonnés par l’Etat, la population et les volontaires des services de secours tentent d’éviter le pire avec les faibles moyens que les restrictions budgétaires leur ont laissés.

Chez nous, le malaise est palpable dans les familles : comment l’Australie démocratique et éduquée, connue pour sa nature splendide et sa qualité de vie, peut-elle tomber aussi rapidement dans un tel état d’urgence climatique ? Maladroitement, on se rassure : nous les Belges vivons dans une zone "tempérée", épargnée des catastrophes "naturelles". Vraiment ? Une grande partie de notre territoire se situe sous le niveau de la mer, notre densité de population et notre agriculture intensive mettent déjà sous pression notre approvisionnement en eau, nos forêts sont déjà décimées par les parasites, l’urbanisation rend notre pays particulièrement vulnérable aux îlots de chaleur et aux inondations. Notre petite économie ouverte est déjà impactée par les chocs climatiques qui frappent nos partenaires commerciaux : France, Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Etats-Unis, Chine… Nos meilleurs scientifiques nous préviennent de l’arrivée de ces impacts désastreux depuis au moins 40 ans.

Inertie coupable

Mais depuis un an, le navire Belgique vogue sans gouvernail dans la tempête du siècle. Nous n’avons toujours aucun gouvernement fédéral de plein exercice. Une pétition de plus de 40000 signatures citoyennes réclamant une politique d’Urgence écologique n’a encore fait l’objet d’aucune audition au Parlement fédéral, qui "s’ennuie" (!) selon la presse. Notre Plan National Energie-Climat est insuffisant. Notre Plan National d’Adaptation climatique est en carence. Alors que les ventes de voitures et les vols en avion sont au sommet, nous ne sommes pas en transition. Plus que la catastrophe écologique, ce qui glace d’effroi, c’est tant d’inertie coupable.

Attendre plus longtemps est criminel. Chacun comprend instinctivement ce que signifie urgence. L’urgence est la nécessité d’agir rapidement, sans délai, immédiatement. Quelque chose d’essentiel est menacé : nos vies, nos biens, nos valeurs, l’enjeu est existentiel. Quand l’existence de la communauté nationale, voire de l’espèce humaine, est menacée par la destruction des conditions de vie sur la Terre, il faut oser écrire "Urgence écologique", urgence des urgences, avec un grand "U". De facto, nous sommes entrés en état d’Urgence écologique et une nouvelle Politique est à penser et à mener. Selon le Professeur Charles-Hubert Born, de l’Université catholique de Louvain : "Il y a urgence d’agir en vue de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial tant les risques sociaux, économiques, politiques et environnementaux sont considérables, comme l’a mis en évidence le GIEC dans son dernier rapport en 2018. Certaines études récentes ont montré qu’il existe un réel risque d’emballement climatique qui conduirait la Terre sur des trajectoires de réchauffement de 3,5 à 5° C d’ici 2100, aux conséquences à peine imaginables."

Agir maintenant

Aujourd’hui, les événements australiens pallient de manière dramatique à notre défaut d’imagination.

La Cour Suprême des Pays-Bas a émis fin 2019 un jugement de portée universelle : l’Etat ne peut ignorer les faits scientifiques et la menace existentielle, tout défaut et retard d’action enfreint ses obligations à l’égard des droits fondamentaux des citoyen.ne.s. Face à l’urgence, le quotidien s’arrête et d’autres règles prévalent : toute l’énergie de la collectivité peut et doit être canalisée vers la résolution. L’inaction n’est pas une option, c’est seulement lorsque la menace est parée qu’on peut revenir à la normale. Face à l’urgence, la responsabilité d’agir est impérative et s’impose à tous ceux qui sont en mesure de le faire, sous peine de condamnation morale, politique ou pénale. Face à cet impératif moral catégorique dans le chef de la femme et de l’homme d’Etat, des scientifiques australiens évoquent désormais sans détour la "trahison" de leur Premier Ministre.

L’urgence se décline en deux temporalités qui se chevauchent et risquent de se concurrencer, car elles exigent toutes deux une action immédiate. Face aux urgences de court terme, les phénomènes météorologiques extrêmes désormais inévitables frappent déjà, et une politique d’adaptation et de résilience est nécessaire à tous les niveaux de pouvoir (approvisionnement en eau, Mer du Nord, forêts d’Ardenne, îlots urbains). Face aux urgences de long terme, pour éviter de franchir des seuils irréversibles dans le fonctionnement de la Biosphère, il est impératif de déployer une politique de transition écologique et solidaire massive pour réduire notre empreinte (alimentation, logement, mobilité, énergie, etc.).

Sortons du déni de la science, et reconnaissons officiellement, explicitement, jusqu’au plus haut niveau, l’état d’Urgence écologique. Sortons de l’immobilisme, et mettons massivement en œuvre la transition écologique et solidaire. Libérons la puissance de la multitude incarnée dans l’Etat. Nombre d’entre nous travaillons déjà d’arrachepied pour répondre au défi de la transition. Nous pouvons dépasser nos intérêts catégoriels au nom de l’existence de la communauté. Nos élus peuvent dépasser leur logique partisane au nom de l’Etat. La démocratie libérale ne peut faillir face à l’Urgence écologique car des tentations autoritaires et liberticides naissent déjà du chaos climatique.

Ne l’oublions jamais, nous les citoyen.ne.s formons ensemble le libre souverain de notre démocratie. La liberté est à ce prix : il nous appartient, à nous et personne d’autre, d’exiger de nos représentants qu’ils protègent l’existence de la communauté. Quand l’incendie ravagera notre sol, il sera trop tard pour se plaindre des élus que nous aurons choisis et de l’inertie de leurs politiques.