En 1959, Georges Roberfroid prenait le chemin du Congo pour y enseigner. Il livre ses souvenirs et son témoignage.

À l’occasion du 60è anniversaire du Congo, j’ai souhaité apporter mon modeste témoignage de ce que je vécus à l’époque.

Au début de cette année 1959, j’avais appris, par la presse, l’intention du ministre de la Défense, Arthur Gilson, de proposer un service militaire intéressant et utile aux jeunes enseignants : passer une année scolaire au service des écoles du Congo.

À l’époque, je débutais dans le métier à l’institut Notre-Dame à Tournai, au pied de la célèbre cathédrale. Comme régent littéraire, j’y donnais des cours de français, d’histoire et de géographie.

Intéressé par la proposition ministérielle, j’ai présenté ma candidature, qui a été acceptée. À la fin de l’année scolaire à Tournai, j’ai entamé mon service "pédagogico-militaire". En juillet 1959, je passe trois jours au Petit-Château pour divers examens médicaux et tests réussis. En août, j’intègre à Leuven le contingent d’enseignants baptisé "Tosalisana". La compagnie comptait trois pelotons d’une soixantaine d’hommes néerlandophones, bruxellois, germanophones et francophones joyeusement réunis ; c’était encore la Belgique de Papa !

Après une instruction militaire sommaire, nous quittons Leuven et embarquons à Melsbroek dans des DC-6 de la force aérienne qui font escale à Tripoli, Fort-Lamy, Léopoldville avant de nous déposer à Kamina. C’est dans cette base que nous terminons notre formation avec la remise de l’uniforme créé pour nous, et l’insigne "Tosalisana". Et, vers le 20 septembre, c’est la dispersion dans toutes les écoles du Congo.

Pour ma part, je dois rejoindre Kiniati, un collège des pères jésuites, isolé, en pleine brousse, à plusieurs heures de voiture de Kikwit, près d’un point d’eau miraculeux.

C’est le père "visiteur" de la compagnie qui m’y conduira. Bien accueilli par les pères-profs, quatre collègues laïcs et surtout les élèves uniquement noirs, j’y ai passé près de dix mois très riches, absorbé par le travail. En plus des cours donnés en Belgique, j’enseignais également le latin et je m’occupais de l’animation sportive. Une vie monacale au service d’élèves très gentils, très disciplinés et conscients d’être des privilégiés. Internes, ils ne retournaient chez eux qu’aux vacances.

À 18 heures, près de l’Équateur, la nuit tombait très vite. Un groupe électrogène fournissait l’électricité, mais il s’arrêtait à 21 heures. À partir de ce moment, la lampe à pétrole prenait le relais et permettait de poursuivre les activités.

Dans cet environnement, les distractions étaient rares : les activités sportives ; la lecture ; les lettres à l’arrivée du facteur, une fois tous les quinze jours ; la radio de Léopoldville ; les excursions aux vacances de Noël et de Pâques.

Grâce à ces dernières, j’ai pu visiter la région et apprécier maintes réalisations, comme la qualité des pistes bien entretenues par les villageois, le service médical très performant et très développé - même en brousse - des écoles primaires dans les gros villages… et partout un bel accueil.

Hélas, fin juin, si tout restait calme dans la région, les nouvelles données à la radio suscitaient de l’inquiétude. Aussi, à la fin des examens, je reçus l’ordre de rejoindre rapidement la base de Kamina.

Après des adieux très émouvants, j’ai quitté le collège et c’est à Masi-Manimba que j’ai repris un avion d’Air Brousse pour rejoindre Léopoldville. Nous étions trois dans ce petit avion sur cette piste herbeuse. Derrière le pilote, une dame noire, l’épouse de Cléophas Kamitatu, un nouveau politicien célèbre dans la région de Kwilu. Moi, j’étais derrière elle, près des bagages. Comme nous volions à basse altitude, en nous rapprochant de la capitale, nous avons survolé longuement le fleuve Congo, spectacle inoubliable de cette force de la nature. J’ai repris ensuite, avec d’autres collègues, un vol pour Kamina.

Le 30 juin, l’indépendance, proclamée prématurément dans un immense pays sans cadres indigènes, allait plonger le Congo dans un avenir incertain. C’est alors que notre retour au pays fut programmé début juillet. L’ordre nous fut donné de rester à Kamina. Le commandement nous confia des tâches subalternes comme des missions de surveillance aux limites de cette énorme base et, surtout, une aide à l’accueil des réfugiés qui remontaient en grand nombre vers la base depuis les grandes villes du Sud-Katanga.

Ce n’est qu’au début du mois d’août que nous avons regagné la Belgique, en huit heures à bord des nouveaux Boeing de la Sabena, dans l’indifférence générale des autorités et de la presse. Une page était tournée, l’intérêt était ailleurs…

Magnifique expérience, hélas, sans lendemain. Merci monsieur le ministre !

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