Une opinion de Aniss M. Mezoued, architecte urbaniste, docteur en art de bâtir et urbanisme de l’UCLouvain. Il est l’un des coordinateurs de l'Observatoire du Centre-ville de Bruxelles pour le Brussels Studies Institute.

Faut-il déboulonner les statues de Léopold II ?

Cette problématique, qui occupe le débat public belge depuis les manifestations "Black Lives Matter", soulève un débat de fond sur la question coloniale de manière générale et plus particulièrement sur les inégalités qui en découlent aujourd’hui. Elle soulève bien entendu une autre question :

Faut-il répondre à la violence du fait colonial par le vandalisme et la violence même ?

Les actions menées par les groupes activistes et les images qui en découlent sont fortes en symboles. Elles sont nécessaires pour faire bouger l’opinion publique, mais devraient à présent, selon moi, s’orienter vers une décolonisation de l’espace public qui n’efface pas l’histoire, mais la déconstruit. Ce travail, entamé à Bruxelles depuis quelques années par l’intermédiaire de quelques associations ( notamment le Collectif "Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations" - CMCLD), semble aujourd’hui trouver écho auprès d’un public plus large et surtout du monde politique.

Cette décolonisation est une des conditions du vivre ensemble auquel ne peuvent échapper les sociétés occidentales, justement du fait de la diversité de leur composante sociale et culturelle, due en grande partie au fait colonial lui-même.

Une fois que l’on sait cela, que faire concrètement des statues de Léopold II ?

En tant qu’Algérien (résidant à Bruxelles), je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Le Pavois, ce monument aux morts installé à Alger en 1928 par le sculpteur Paul Landowski, en mémoire des Français tombés au combat pendant la Première Guerre mondiale. Il a été trop souvent présenté comme une œuvre symbolisant la fraternité des Algériens et des Français dans le combat, en oubliant que les appelés Algériens des deux Guerres mondiales n’ont pas eu le choix de participer et étaient considérés comme des sous-citoyens sous le joug colonial.

En 1978, 16 ans après l’indépendance (1962), l’artiste algérien M’hamed Issiakhem se voit confier la tâche de remplacer ce monument par une œuvre post-coloniale. Accompagné d’un groupement d’artistes, il décide de maintenir le monument en place sur les hauteurs du jardin Khmisti, en contrebas du Palais du gouvernement, mais le couvre d’une boîte en béton sur laquelle sont sculptées des mains qui se libèrent de leurs chaînes. Le symbole est là, tout en respectant l’œuvre d’art et l’artiste. Surtout, la mémoire de la colonisation, bien que cachée sous ce voile de béton, reste présente. Elle constitue une constante de la construction identitaire encore inachevée des Algérois et Algéroises et plus largement, des Algériens et Algériennes.

© Dia-algérie.com

Pouvons-nous imaginer le même type d’intervention en Belgique ?

Si le débat prend une dimension politique à Bruxelles, n’est-ce pas là l’occasion de donner la voix à des artistes ou collectifs d’artistes, et notamment d’artistes belgo-congolais, premiers concernés, pour imaginer des interventions qui contribuent à décoloniser l’espace public et à déconstruire la mémoire collective ?

Je me suis prêté au jeu en imaginant quelques montages photo d’installations contemporaines :

· une cage faite de mains de formes et de positions diverses, rappelant les mutilations des indigènes qui cherchaient à se soustraire au travail forcé ;

© Aniss Mezoued

· une cage de caoutchouc, en référence à l’une des principales ressources du Congo belge ;

© Aniss Mezoued

· une paroi vitrée imprimée permettant de montrer l’horreur de ce qui a été réalisé sous le règne de Léopold II, ou simplement de remettre l’histoire dans son contexte par de la narration historique et artistique ;

© Aniss Mezoued

· un simple voile pour couvrir la tête du responsable de nombreux crimes, à l’image des travaux de l’artiste Christo, récemment décédé.

© Aniss Mezoued

Il ne s’agit là que d’exemples dont le but est d’ouvrir la réflexion sur une alternative à la violence du débat et des solutions proposées : déboulonner ou vandaliser. La force de l’art peut atténuer les séquelles de la mémoire et sortir de la violence de la colonisation, qui nous poursuit, malgré nous, même dans notre lutte contre ses résidus tenaces.