Opinions

Une opinion de Pascal Warnier, économiste et diplômé en sicences de l'éducation.


Au moment de voter pour les élections européennes, au mois de mai prochain, les citoyens européens que nous sommes auront-ils en tête le rôle prépondérant de cette institution aujourd’hui si lointaine et si décriée, septante-cinq ans après la fin de la deuxième guerre mondiale ? Celui de préserver la paix.


Bien sûr, certains d’entre nous aurons pris le temps d’approfondir le programme des différents partis politiques ainsi que les thématiques et les décisions qu’ils s’engagent à soutenir durant la prochaine législature. Mais nous serons nombreux à ne pas avoir fait cet effort. C’est ainsi que notre vote sera orienté en fin de compte par toutes sortes de jugements reposant sur des impressions pas toujours étayées par des faits. La problématique de l’immigration est au cœur de la campagne électorale aux côtés de l’urgence climatique, apparue, elle, plus récemment. Elle occupe bien des esprits et suscite bien des commentaires. Mais qu’en sait-on au juste ? Que représentent les flux migratoires, quel est le nombre de demandeurs d’asile et de migrants transitoires ? Quels atouts et quels dangers représentent-ils réellement pour l’Europe ? Bien souvent, nous n’en retenons que ce qu’en disent les hommes politiques les plus en vue, au verbe fort et à la rhétorique simpliste. Nul besoin de les nommer tous. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux les Francken, Salvini, Wilders, Orban, Strache, Kaczynski. Leur discours est incisif, tranchant, sans nuance. C’est un discours fort et stigmatisant qui en période d’instabilité et d’incertitudes séduit et rassure. Polarise et clive aussi. Tout à l’opposé du grand-duc Jean de Luxembourg, homme discret et engagé, décédé le 23 avril dernier, qui fut un ardent promoteur de la cause européenne, par la parole et par l’exemple (La Libre du 24/04).

Les murs et les ponts

Les bienfaits de l’Union européenne à travers notamment les projets de développement économique, social, culturel qu’elle soutient aux quatre coins du continent ne font pas le poids face à l’émotion suscitée par la peur de l’étranger et la défiance envers un pouvoir central lointain et impersonnel. La crise financière de 2008 et la crise migratoire de 2015 sont passées par là. Ces leaders politiques le savent bien et ils usent et abusent de cette rhétorique de la souveraineté nationale et du repli sur soi. Bâtir des murs est plus rassurant que faire l’effort de jeter des ponts. L’antienne proclamée avec force par Michel Barnier, négociateur en chef de L’UE pour le Brexit : "il vaut mieux être ensemble que chacun chez soi pour faire face aux défis financiers, climatiques, migratoires et sécuritaires auxquels l’Europe doit aujourd’hui faire face" (1), ne fait pas le poids face aux eurosceptiques. La peur de l’invasion semble plus forte.

Il est difficile, en 2019, de ne pas faire un lien entre la montée des populismes dans les années ‘30 et la situation que nous vivons actuellement en Europe où les parlements nationaux se garnissent de plus en plus d’élus europhobes et nationalistes. Et c’est bien là que le parlement européen, grande agora des peuples d’Europe, joue un rôle essentiel comme rempart contre les incompréhensions qui peuvent grandir entre nations européennes. Septante-cinq ans se sont écoulés sans qu’un conflit armé ne fasse trembler les terres européennes. Septante-cinq ans de débat, de dialogue, de recherche de consensus.

Le réel enjeu de cette élection sera celui de la paix en Europe car par le passé, avant que résonne le bruit des bottes, les consciences ont toujours été préparées et façonnées par des discours haineux et de rejet de l’autre. Si nous n’y prenons garde, l’Histoire pourrait à nouveau repasser les plats.

Pour atteindre l'unification et la paix

En février 1942, Stefan Zweig, écrivain juif autrichien, exilé au Brésil, se donnait la mort. Il vécut la destruction de la civilisation européenne comme une tragédie personnelle. Il a toujours plaidé avec force pour une unification de l’Europe qui devait passer selon lui par la culture et l’humanisme, qu’il présente comme la condition d’un avenir pacifique. Ainsi, défendait-il déjà dans ses conférences et ses multiples contacts avec les intellectuels de son époque l’idée que l’unification et la paix passent en priorité par la culture et par le biais de la société civile plus que par la classe politique. "L’esprit des Européens a été intoxiqué par le nationalisme. L’Europe a besoin d’être soignée (…) de sa maladie nationaliste : la cure consiste à éliminer les résidus de haine qui (…) infectent encore le sang de nos peuples, nous devons éviter que ces résidus s’accroissent à nouveau sous l’effet de la politique". Propos d’une brûlante actualité. Nous ne pouvons pas rester sourds à cet esprit éclairé qui déjà en 1934 appelait à un sursaut européen. Jacques Le Rider, dans la préface de l’ouvrage inédit paru en 2014 et reprenant les principales idées de Stefan Zweig (2), résume parfaitement la pensée de l’écrivain. "Nous comprenons ses propos selon lesquels l’intégration européenne est la seule idée raisonnable conçue au XXe siècle sur notre vieux continent, mais que l’euroscepticisme, devenu l’opinion la mieux partagée, a fini par ronger l’esprit européen lui-même. Le débat politique dans les sociétés européennes retombe dans l’ornière du principe nationaliste, d’où vient tout le mal, aux yeux de Zweig et s’acharne à réduire l’Union européenne, dans le meilleur des cas à une nécessité, le plus souvent à une contrainte et parfois même à une sujétion".

Ainsi donc, l’enjeu devenu si banal pour la majorité d’entre nous qui n’avons pas connu la guerre, celui de vivre en paix dans un ensemble européen humanisé, cet enjeu est aussi devenu extrêmement fragile justement parce que banalisé. Alors, au moment de glisser leur bulletin de vote dans l’urne, augurons que les citoyens européens feront un choix qui contribuera en ces temps incertains à renforcer la paix, la diversité et le dialogue et non à encourager les forces obscures de la haine et de la division

(1) "Brexit: the clock is ticking", documentaire de la RTBF diffusé le 17 avril 2019.

(2)  "Appels aux européens" (préfacé par Jacques Le Rider), Stefan Zweig, Editions Bartillat, 2014.